Nouvelles compétences informationnelles pour modèles numériques

Nous produisons des contenus numériques et nous adoptons de nouveaux outils, mais nos modèles d’affaires et nos stratégies de promotion et diffusion demeurent cependant essentiellement les mêmes. Alors, comment se positionner face aux modèles d’affaires plus rentables et plus attractifs des géants du numérique tels que décrits dans cet article sur une nouvelle classification des entreprises?

/…/ companies that build and manage digital platforms, particularly those that invite a broad network of participants to share in value creation (such as how we all add content to Facebook’s platform or that anyone can sell goods on Amazon’s), achieve faster growth, lower marginal cost, higher profits, and higher market valuations.

Ce qui contribue à leur montée en puissance, c’est la donnée qui leur permet de mettre leurs contenus en avant et de générer de l’information toujours plus précise et pertinente pour la prise de décisions stratégiques.

Exploitation du graphe des connaissances et des données ouvertes et liées par Google
Exploitation du graphe des connaissances et des données ouvertes et liées par Google.

Culture de la donnée? Plutôt, des compétences informationnelles

Malgré les transformations qui accélèrent la mutation des modèles industriels et économiques, les opportunités et enjeux ayant trait à l’exploitation des données sont généralement ignorés dans la plupart des analyses et propositions d’action, qu’il s’agisse de politiques gouvernementales ou d’initiatives entrepreneuriales.

Cette situation s’explique fort probablement par le faible niveau de connaissances en matière d’information; ce qu’on appelle parfois les compétences informationnelles.  En effet, si les technologies de l’information au sein de nos organisations ont un pouvoir, des ressources et des budgets dédiés, la matière première — la donnée, le document, l’information et même la connaissance — ne constitue pas une priorité.

Et pourtant.  Comprendre de quoi sont faites les données (standards et sciences de l’information) et comment évolue leur exploitation (algorithmes, technologies sémantiques, blockchain) permet d’apprécier les modèles numériques d’une toute autre manière qu’en utilisateur de systèmes: en « créateur de valeur ».

Au cours de la préparation d’un atelier pour la SODEC, dans le cadre de la prochaine édition du SODEC_LAB Distribution 360, j’ai répondu à quelques questions concernant le rôle central des données dans la diffusion et la mesure des contenus, et notamment, leur potentiel de découvrabilité.  Deux questions, qui reviennent régulièrement aux cours des présentations, démontrent clairement qu’il est urgent d’élaborer un programme afin de palier le sous développement des compétences informationnelles dans nos organisations, qu’il s’agisse d’une startup ou d’un ministère.

Je partage ici ces questions, ainsi qu’un aperçu des réponses.

Comment peut-on définir simplement ce qu’est une donnée?

Par l’exemple. Voici une donnée:

snow

C’est un « morceau d’information »; la plus petite unité de représentation d’une information. Exploitée individuellement, sans contexte (dont la langue) ou d’autres données, cette donnée peut prendre n’importe quel sens

Nom: Snow
Prénom: Michael
Activité: Artiste
Pays: Canada

Ensemble, des données permettent de produire de l’information, notamment, grâce à la présence de ces données spéciales que sont les métadonnées (meta: auto-référence, en grec).  Nom, Prénom, Activité, Pays permettent de comprendre le sens des données auxquelles elles sont reliées, surtout si elles sont dans des formats difficiles à interpréter comme des numéros d’identification.

Les données peuvent être structurées, comme dans les bases de données ou les feuilles de calcul, ou non structurées, comme des textes sur Twitter et Facebook ou des images-commentaires sur Snapchat.

Les données non structurées sont généralement très riches mais requièrent un traitement manuel ou automatisé.  Mais, en général, l’exploitation des données fait face à un enjeu majeur: leur hétérogénéité. Les technologies, les modèles de représentation et les formats de données sont autant de silos qui empêchent de relier des données de sources diverses entre elles.

À quelles données pouvons-nous avoir accès?

Il y a une abondance de données accessibles à tous les participants d’un écosystème donné. Chaque individu, chaque organisation est une machine à produire des données.

Par exemple, les industries culturelles produisent des données sur les contenus et sur la consommation de contenu.

Les grandes plateformes numériques excellent dans leur domaine en grande partie pour ces raisons:

Exhaustivité. Elles fournissent sous forme de données et métadonnées,  de l’information très détaillée à propos de leurs contenus (description, ambiance, audience, son, couleur, etc.).

Connectivité. Elles savant que les données détaillées qui décrivent leurs contenus génèrent de nouvelles données lorsqu’elles sont liées à des données de consommation ou à d’autres données sur des contenus.

Dévouvrabilité. Elles comprennent le rôle central joué par les données et métadonnées pour la  découvrabilité des contenus. De plus en plus de contenus vont à la rencontre de leurs publics, entre autres, par Google qui donne des réponses plutôt que de fournir des listes de destinations où trouver les réponses. Taper « Best actor oscar 2016 », vous y constaterez que Google exploite de façon croissante le graphe des connaissances (knowledge graph) et des données ouvertes et liées (Linked Open Data).

Pertinence. Elles se servent des données pour cibler des consommateurs, mais, de plus en plus, pour créer des contenus ou permettent à des producteurs de proposer des offres qui trouveront plus facilement leurs publics.

Mesure. Elles utilisent ou expérimentent divers indicateurs de mesure, autres que des transactions ou des faits comme des tendance,  des modèles de comportement ou, encore mieux: la relation au contenu. Elles pratiquent l’écoute sociale en suivant, par exemple, les conversations sur Twitter avant, durant et après le lancement d’un contenu.

La donnée génère l’information qui est au cœur du modèle économique des puissantes plateformes numériques. Celles-ci ont toujours plusieurs trains d’avance sur leurs compétiteurs (et, souvent, également fournisseurs) dont la vision et les modèles relèvent encore des méthodes de l’ère industrielles.  Nos industries culturelles, pour ne citer que cet exemple, disposent d’une masse de données, mais celles-ci sont peu entretenues et exploitées.

Avant de développer un énième silo d’information (plateforme, application), il faudrait peut-être apprendre à connecter nos données et les mettre en réseau pour générer le plus d’effet à long terme pour notre économie et notre culture.

 

 

Nos contenus culturels sont absents du web des données

Ne pas être préoccupé de la présence et de la visibilité des contenus des industries culturelles et créatives sur le web, c’est, pour une institution: attendre d’être obsolète ou, pour une entreprise:  être bientôt ou déjà mise hors jeu par les grands intermédiaires technologiques.

Googlelisation des contenus culturels: captation de l'attention et des données des interactions. Tweet partagé lors du Congrès des milieux documentaires du Québec, 19 novembre 2015.
Googlelisation des contenus culturels: captation de l’attention et des données des interactions. Tweet partagé lors du Congrès des milieux documentaires du Québec, 19 novembre 2015.

 

Mais dans tous les cas de figure, c’est être les grandes perdantes de la guerre que se livrent les grandes plateformes pour occuper nos écrans et promouvoir les contenus qu’elles ont sélectionnés en fonction de leur stratégie. Cette stratégie repose fondamentalement le transfert de la création de valeur du produit à la plateforme. Dans ce modèle, ce sont les règles d’affaires ,et non les produits qui s’adaptent selon les besoins des marchés.  Ces règles d’affaires sont les algorithmes qui  traitent les métadonnées des catalogues, ainsi que les données générées par les interactions avec les consommateurs.

Dans un billet publié la semaine dernière,sur la découvrabilité des contenus culturels, j’ai dénoncé sur la faible exploitation des catalogues, répertoires et archives de contenus et sur la perpétuation des silos de données qui font que nos produits culturels n’ont pas de masse critique, et donc d’existence, dans le web des données.

Parler de découvrabilité sans s’interroger sur les conditions requises pour provoquer la rencontre de l’offre et la demande ou pour favoriser la fortuité du croisement entre une attention disponible et une offre, c’est chercher une médication sans avoir établi de diagnostic médical.

Bien sûr, la découvrabilité est un concept qui ne date pas d’hier. À tout le moins, dans le domaine des sciences de l’information, c’est un élément familier de l’économie du document. Et certainement, il y a différents parcours de découverte pour les contenus: critique, recommandation, promotion, en ligne et hors ligne.

Mais le parcours le plus rentable est celui qui permet de tracer les contenus, de suivre leur consommation, de collecter les données sur lesquelles reposent des décisions tactiques et stratégiques. Ce parcours est celui va de la mise en ligne du catalogue (ou pour les plus avancés, la mise à disposition des données du catalogue en mode public ou ouvert) à l’enrichissement des données d’usage par les consommateurs et, indirectement, par les partenaires.

C’est ce parcours que nos institutions culturelles , comme nos entreprises de la culture et du divertissement, ne perçoivent pas encore comme une condition essentielle de survie, mais surtout, d’autonomie et de contrôle sur le pétrole de l’économie numérique: la donnée.

Comme je le mentionnais, dans le blogue de Direction Informatique,  à propos du commerce électronique:

Le catalogue de produits demeure le maillon faible du commerce électronique au Québec. Pour trop d’entreprises, c’est encore une brochure ou, au mieux, une arborescence de site web. Mais pour les plateformes commerciales à succès, il s’agit plutôt d’un ensemble de données structurées s’adressant aux consommateurs afin de faciliter leurs décisions d’achat. Et pour celles qui sont entrées dans l’économie numérique, c’est aussi la composante d’un système d’information stratégique.

Pour avoir un aperçu de ce que pourrait être ce système d’information stratégique, en culture, il faut absolument lire le 3e cahier Innovation et prospective de la CNIL. Pendant ce temps, nos institutions de mémoire collective (bibliothèques, musées, archives) découvrent le web social et participatif et se demandent s’il faut ouvrir les contenus à la participation du public.

Alors, serons-nous uniquement les clients et utilisateurs des grandes plateformes ou deviendrons-nous les créateurs et bâtisseurs de cette économie numérique?

 

Découverabilité: nos contenus culturels sont-ils visibles?

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 20 novembre 2015.

Tout comme dans le commerce électronique, le catalogue est le maillon faible des industries culturelles et créatives au Québec. À lire l’invitation du Sommet sur la découvrabilité, il semble que nous n’ayons pas encore réalisé ce qui fait le succès des plateformes comme Amazon, Netflix, iTunes ou YouTube : une culture de la donnée qui favorise les rencontres entre l’offre et la demande.

Trop rares sont les entreprises qui, quel que soit leur secteur d’activité, exploitent leurs actifs informationnels sur le web ainsi que le font de nouveaux acteurs issus du numérique qui sont ou qui deviendront rapidement leurs plus féroces concurrents. À ceux-ci il faut ajouter les géants technologiques qui ont choisi le modèle de la plateforme, plutôt que celui du produit, et qui captent lors de chaque transaction, une valeur en micropaiement ou données.

Les fonds qui restent au fond des systèmes 

Pourtant, malgré les refontes de sites, les applications et les innovations technologiques, nos contenus culturels et créatifs sont pratiquement absents du web des données. Les répertoires, catalogues, fonds et archives ne sont accessibles aux humains et aux machines que par l’entremise d’un espace de recherche, souvent peu adapté aux besoins des utilisateurs. La diffusion des contenus dépend généralement de campagnes de promotion ponctuelles et plus ou moins bien ciblées dédiées aux nouveautés, laissant dans l’internet profond des actifs riches qui profiteraient bien de la longue traîne s’ils étaient visibles. Ceci expliquerait en partie le phénomène que décrit l’auteure Annie Bacon dans un récent billet intitulé « Une industrie de la nouveauté ».

L’industrie du livre se rapproche ainsi de l’industrie du cinéma dans laquelle les films n’ont plus que quelques fins de semaines pour convaincre les cinéplexes de les garder en salle. Un mauvais premier week-end et le film disparaîtra avant la fin du mois.

Combien de rendez-vous ratés avec le public et d’opportunités de développement de marché nos industries culturelles ont-elles raté sur le web? Combien de contenus n’ont pas rencontré leurs publics faute d’être visibles et découverts, par recommandation algorithmique ou par simple diffusion de métadonnées au bon endroit?

Le catalogue, actif stratégique?

Nous accusons un retard considérable en matière de diffusion et de distribution de contenu parce que nous ne maîtrisons pas les compétences nécessaires pour transformer nos catalogues et répertoires en données exploitables et interopérables. Si nous n’accordons pas la priorité à ces actifs stratégiques, nous risquons de nous confiner au rôle de fournisseurs et clients de l’économie numérique.  Cette économie est celle de la donnée, elle repose sur la diffusion des métadonnées, ces données qui fournissent une description détaillée d’un livre, d’une chanson, d’un film ou tout autre type de contenu. Ces métadonnées facilitent la recherche, favorisent la découverte et permettent aux entreprises d’enrichir leur connaissance du marché en les croisant avec les données résultant de l’interaction des utilisateurs.

La destination, c’est l’utilisateur

Il existe, bien sûr,  des programmes qui soutiennent le développement de sites internet et d’applications, ainsi que l’appropriation de nouveaux outils. Il s’agit cependant d’actions morcelées qui, en perpétuant les silos de données, obligent les consommateurs à multiplier leurs recherches ou limitent la découverte de nouvelles offres. Selon cette perspective, chaque site ou application est une destination. Dans une perspective numérique, l’utilisateur est au cœur du modèle par les requêtes qu’il adresse, directement, aux moteurs de recherche, ou indirectement, par ses actions et ses choix. L’utilisateur est devenu la destination.

Laisser le champ libre à Google et cie?

Être visible dans une économie numérique, c’est donc aller à la rencontre de son marché. Ne pas aller à la rencontre des consommateurs en mettant les contenus à leur portée, c’est laisser le champ libre à ceux qui ont compris comment, à partir du contenu intégral ou des métadonnées d’une oeuvre, on peut générer de l’information qui soit intelligible pour des lecteurs ou des applications. Voici pour preuve, cette observation partagée sur Twitter lors du Congrès des milieux documentaires du Québec qui avait lieu cette semaine, à Montréal :

McGill-GoogleScholar_tweet-cmd2015

La force des grandes plateformes technologiques repose sur la capacité d’agréger et de croiser des données de sources différentes, de les contextualiser à l’aide des données des utilisateurs et d’en faciliter le repérage et l’interprétation pour diverses applications.

Que faire pour entrer dans le web des données?

Il faut édicter une politique visant à encourager l’adoption,  par tous les acteurs des industries culturelles et créatives, d’un modèle de métadonnées harmonisées. En cela, nous pouvons nous inspirer de la Feuille de route stratégique sur les métadonnées culturelles qui a été publiée l’an dernier, par le ministère de la Culture, en France. Ceci permettrait de briser les silos technologiques et de rassembler les entreprises et institutions autour d’un projet numérique commun qui a une véritable portée stratégique.

Une politique de métadonnées culturelles constitue un instrument de gouvernance essentiel dans une économie de la donnée parce qu’elle requiert une collaboration active :

  • Élaboration d’une vision et d’une stratégie numériques qui soient partagées par les acteurs principaux.
  • Compréhension commune des objectifs et besoins de chacun. Définition et priorisation des enjeux sémantiques, techniques, juridiques et organisationnels.
  • Alignement de projets technologiques sur la stratégie (et non l’inverse).

La visibilité des contenus des industries culturelles et créatives devient un enjeu prioritaire pour le Québec qui se prépare à entrer dans l’économie numérique. Nous devrions, sans attendre, nous inspirer des démarches qui ont été entreprises ailleurs et développer nos compétences et notre maîtrise des données.

Entreprises et institutions culturelles, vos contenus sont-ils bien visibles?

Consultation publique sur le Québec numérique et le défi de la démocratie participative

Consultation publique - Politiques numériques au Québec 20151120

Sylvain Carle nous conviait le 20 novembre dernier à une Consultation publique sur les politiques numériques au Québec. À sa façon, il nous faisait participer, en parallèle, à la démarche  du gouvernement du Québec sur la transition numérique où seuls quelques représentants des industries et institutions étaient conviés.

Plusieurs participants ont appelé à passer à l’action. Agir, oui, mais sur quoi et, surtout, dans quelle(s) direction(s) et avec quelles intentions? Nous pourrions nous ranger derrière les 13 écrits, mais tout comme les programmes des partis politiques (auxquels nous reprochons leurs processus en vase clos), il manque la vision. Cette vision d’un Québec transformé socialement et économiquement par ses citoyens qui se sont affranchis des vieux modèles de pensée, découvrent de nouveaux outils et expérimentent de nouveaux usages.

Conversations et convergence

Cette rencontre était nécessaire. Il était plus que temps que nous conversions/convergions depuis la publication des écrits des 13 étonnés. Publication qui fut médiatisée mais non accompagnée des espaces et usages du web participatif. L’invitation de Sylvain a permis de réaliser la diversité des définitions, attentes et visions de ce que signifie la transition numérique du Québec (chercher le mot clic #numQc sur Twitter). Et encore, une partie de la diversité, puisque l’assemblée était très majoritairement masculine, francophone, blanche, certainement très diplômée et entre la trentaine et la soixantaine. Ceux et celles qui se trouvent de l’autre côté de la fracture numérique n’y étaient pas représentés.

Démocratie participative

Cette rencontre, je l’espère, devrait nous rappeler d’être inclusifs, de mettre les avantages numériques au service du bien commun et de ne pas retomber, au cours de notre démarche (ou action politique), dans les ornières de ces processus que nous nous efforçons de changer.  La démocratie ouverte et participative est un apprentissage dans l’action qui demande beaucoup d’humilité et d’authenticité.

Lors de cette rencontre, et lors de toute prochaine activité, nous devons nous rappeler les mots clés de cette culture numérique que nous souhaitons tant voir contaminer les esprits, les organisations et les collectivités: pluralité, conversation, ouverture, collaboration, partage, etc. Oui, c’est difficile de changer, et oui, agir en démocratie participative nous demandera du temps et des efforts. Comment nous poser en sherpas numériques si nous ne pouvons pas y arriver?

Québec numérique: le vrai changement n’est pas technologique

Jeu de la transition numérique - Fing
Le jeu de la transition numérique – Fing

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 4 novembre 2015.

Peut-on faire entrer le Québec dans l’ère numérique avec une démarche, des politiques et des programmes de l’ère industrielle?

C’est pourtant l’impression que donne la consultation annoncée il y a une quinzaine de jours par le gouvernement. Comment, alors, échapper au darwinisme numérique, cette sélection naturelle des cerveaux qui met hors jeu ceux qui n’ont pas appris à se réinventer?

La véritable nature du changement

S’il s’agissait uniquement d’un enjeu technologique, la modernisation des infrastructures et des équipements constituerait une piste de solution toute tracée. Cependant, les défis auxquels la société, les industries et les institutions font face sont d’une toute autre nature. Il est important de rendre explicite cette « transformation numérique » dont on parle afin de bien saisir la véritable nature d’une transformation qui est souhaitée ou redoutée, selon notre niveau de confort face à un monde qui change.

Le modèle mental de l’ère industrielle

Consultant et conférencier, Fred Cavazza  analyse et commente la progressive adoption des nouveaux usages par les entreprises depuis les premiers âges du web.  Selon lui,  il est tentant d’adopter de nouvelles technologies, comme un site de commerce en ligne, sans opérer les transformations qui sont pourtant vitales pour les dirigeants et organisations de l’économie numérique. Il insistait encore tout récemment sur l’urgence d’acquérir les connaissances et aptitudes qui sont essentielles à la transformation:

/…/même si c’est plus valorisant et beaucoup moins risqué, résistez à l’envie de procéder à des transformations de surface pour gagner du temps. L’important n’est pas de sauver les apparences, mais de s’intéresser à la partie immergée de l’iceberg. Pour ce faire, la formation est un élément-clé pour transmettre rapidement des savoirs, faire évoluer les mentalités et initier une dynamique de changement en interne.

Victime ou acteur du changement?

Mais  pourquoi changer si tout fonctionne encore de manière acceptable? En affaires, comme dans notre vie personnelle, le changement nous est imposé par des circonstances extérieures. Nous ne modifions nos stratégies et nos projets que lorsque nous rencontrons des écueils ou que nous sommes en situation d’échec. Certains esprits clairvoyants tentent d’identifier et de décoder les signaux faibles des discontinuités afin d’avoir le temps de se repositionner. Or, en général, par aversion aux efforts intellectuels et matériels que requiert tout changement, la majorité des individus et des organisations attendent d’être au pied du mur pour réagir. Ce fut le cas des médias. C’est actuellement le cas, entre autres, du commerce de détail et c’est peut-être déjà le cas de plusieurs institutions.

Le numérique, c’est complexe

La révolution numérique étant un phénomène qui transcende les secteurs d’activité humaine, sa définition varie selon la perspective de celui ou celle qui l’expérimente ou l’observe. Cependant, une des plus efficaces démonstrations de la complexité et de l’envergure du changement est l’excellente vidéo (moins de 8 minutes) produite par Michel Cartier il y a déjà cinq ans: Êtes-vous prêts pour le 21e siècle.

Mais alors, comment réussir à prendre le virage numérique avant de frapper le mur? Certainement pas en adoptant des solutions simplistes, limitées aux avancées technologiques et compartimentées par secteur d’activité. Et, surtout pas, en excluant la dimension humaine et sociale du phénomène. Peter Drucker a relevé dès 1967 cet enjeu incontournable de la révolution numérique:

We are becoming aware that the major questions regarding technology are not technical but human questions,

Si la maîtrise des nouveaux outils et usages, qu’il s’agisse de mobilité, d’objets connectés ou de science des données, nous accordait une certaine maturité technologique, il manquerait malgré tout à nombre de nos élus et dirigeants la capacité ou la volonté de sortir du schéma mental qui conditionne actuellement leurs décisions.

Connecter les réseaux

Évidement, on ne devient pas visionnaire en suivant une formation, mais on peut se mettre à l’écoute de ceux qui décodent et expérimentent les changements.  On peut également se sensibiliser aux enjeux qui bouleversent les écosystèmes socioéconomiques comme l’on fait les élus, ailleurs dans le monde, qui ont rassemblé les forces vives de l’innovation dans divers domaines au cours d’états généraux ou d’assises publiques.

Comment transformer les mentalités, les usages et les modèles afin que des écosystèmes complets se reconfigurent et que nous ne devenions pas que les clients, mais les bâtisseurs de la nouvelle économie? Dans un billet publié récemment, j’écrivais : « Si nous retirions le mot « numérique » de l’expression « transformation numérique », nous inviterions probablement les bonnes personnes autour des tables de discussion ».

Sommes-nous prêts, élus, dirigeants, chercheurs, créateurs et citoyens, pour ce type de changement?

Feuille de route de l’économie numérique: il y a un trou

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 26 octobre 2015.

À la feuille de route et au groupe-conseil sur l’économie numérique annoncés le 23 octobre par Philippe Couillard, il manque ce qui fait la puissance des géants technologiques et la vraie modernisation de l’État : la culture de la donnée. Dommage d’accorder si peu d’intérêt à une compétence du domaine de l’information, le « I » des « TI » dont on ne retient que la technologie.

Attendre quoi?

Plusieurs observateurs au sein de mon réseau, tels Mario Asselin et Clément Laberge, se sont inquiétés de la volonté affichée de prendre le temps de « bien faire les choses ». Leurs allégeances politiques n’entrent pas en ligne de compte car, en l’occurrence, ce sont avant tout des partisans d’un Québec numérique. Cette mise en attente est décevante pour ceux et celles qui forment les cohortes des nouveaux métiers et entreprises de l’économie numérique.  Il y a méprise sur la nature du changement. La véritable rupture est occultée par les innovations technologiques qui ne sont que les instruments et infrastructures permettant d’exploiter la matière première de cette économie : les données.

On consulte…

Nous nous attendions à ce que notre gouvernement propose une politique afin de soutenir la transformation de l’État et de favoriser le passage de notre économie de l’ère industrielle à l’ère numérique. Nous devrons cependant patienter en attendant les résultats d’une consultation qui vise à « établir un diagnostic de l’économie numérique au Québec, à déterminer les priorités d’action et à définir les grandes lignes de force où le Québec devrait investir afin de prendre une place enviable dans ce domaine ».

Permettez-moi d’exprimer la crainte qu’une telle démarche se solde par l’élaboration de nouveaux programmes visant uniquement le développement technologique alors que le plus grand défi à relever concerne l’aptitude des dirigeants à comprendre et à adopter de nouveaux usages et modèles d’affaires.

Au cœur de l’économie numérique : les données

Ce qui a particulièrement retenu mon attention, c’est qu’il n’y a pas de place pour l’information au sein du groupe-conseil. On a pensé aux entreprises, aux groupements associatifs pour le développement des affaires, aux organisateurs d’événements, aux start-ups, aux organismes de recherche en technologies de l’information, mais, hélas, pas aux sciences de l’information. Où sont ceux qui font la promotion des formats standards pour l’interopérabilité des ensembles de données, des politiques pour la production et la diffusion de métadonnées et des opportunités qu’offre le web sémantique? Qui viendra souligner qu’une véritable littératie de l’information permettrait de corriger la myopie technologique des équipes de projets numériques?

Il y a deux ans, je concluais ainsi un billet sur le faible intérêt de nos dirigeants pour la matière première de l’économie numérique: « Si l’information est réellement le carburant de l’économie du savoir, alors il semble que nous soyons en train de construire des réseaux de pipelines sans nous soucier de l’approvisionnement en pétrole ».

Oui, nous sommes en retard de plusieurs trains et à plus d’un titre. Nous disposons pourtant de nombreuses sources d’inspiration, notamment en France, avec le projet de transformation de l’État par le numérique et la feuille de route stratégique sur les métadonnées culturelles qui a pour objectif d’accroître le rayonnement des contenus culturels.

Yves Williams, l’un des pionniers de l’histoire du Québec numérique, a répondu à ce commentaire :  « Le train n’est pas en retard… il est toujours en gare. Il se cherche une locomotive! ».

Le premier ministre Philippe Couillard sera-t-il celui qui mettra enfin sur les rails la locomotive de l’économie numérique?

Portail de données ouvertes: catalyseur ou cimetière de données?

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 20 septembre 2015.

Rayonnage pour charges lourdes.
Rayonnages pour charges lourdes.

A-t-on accordé trop de place à la technologie dans les programmes de données ouvertes des administrations publiques?  

Si les hackathons  et activités de co-création font désormais partie de la boîte à outils participatifs des villes dites intelligentes, il semble que ce soit bien calme du côté des portails de données ouvertes au Québec. Et s’il fallait provoquer la rencontre de l’offre et de la demande pour éviter que ces portails ne se transforment en cimetières de données?

Animation: au-delà des hackathons

Pourquoi animer un portail de données ouvertes? Parce qu’il ne suffit pas de rassembler des gens au cours d’un événement pour que soudainement une communauté prenne racine, s’établisse dans la durée et crée des services innovants.  Trop souvent, une animation ponctuelle, comme un hackathon, se limite à une compétition qui rapporte, au final, bien peu aux organisateurs comme aux participants.

Simon Chignard, éditeur des données d’Etalab, le service de libération de données du gouvernement français, a publié un billet sur les défis et limites des hackathons qui fournit les pistes de solution.

Faute d’avoir défini, clarifié et partagé en amont les objectifs, on risque d’être un peu déçu par la réalité des réalisations. De la même manière qu’un Start-Up Week-End (marque déposée, sic) fait émerger des idées d’entreprises (et non des entreprises elles-même), le hackathon fait émerger des idées de service, éventuellement des prototypes. Mais le passage à la phase opérationnelle demande bien souvent un effort supplémentaire.

Médiation et apprentissage

Les données sont de la matière brute qu’il faut savoir manipuler et les objets qu’elles décrivent, comme des budgets ou des contrats publics, sont plus complexes qu’on le croit trop souvent. Même si les données étaient toujours complètes et de bonne qualité, il n’est pas à la portée de tous d’ouvrir les fichiers, d’en comprendre le contenu et de trouver un outil qui permette d’en extraire de l’information. Le risque de voir s’élever un mur entre ces ressources informationnelles et leurs utilisateurs potentiels est très élevé. Avec pour conséquence, la perte de la valeur que représente l’accès aux données.

Selon David Low, développeur et promoteur du code source ouvert, c’est ce qui arrive si l’organisation ne fournit pas les moyens de les comprendre et de les exploiter — tels qu’une bonne documentation et des applications en libre-service.

Co-production et enrichissement  de données 

Alors que nous sommes tous devenus des producteurs de contenu en puissance et que nous attendons de toute forme d’organisation qu’elle interagisse avec nous, il apparaîtrait naturel qu’un portail de données ouvertes soit lui-même ouvert aux échanges avec les utilisateurs et fasse appel aux citoyens afin de contribuer à la production de données d’intérêt public.

C’est ce que propose la plateforme ouverte des données publiques françaises :

… les citoyens, les chercheurs, les entreprises peuvent compléter, enrichir, améliorer les données, notamment en partageant les réutilisations nombreuses qu’ils en font. De même, cette logique de coconstruction s’étend aux données produites par les citoyens eux-mêmes, et notamment les grandes associations contributives comme OpenStreetMap, OpenMétéo Foundation, OpenFoodfact, etc. Il y a là un réservoir de savoirs qui complètent et enrichissent considérablement les données produites par l’administration.

C’est ce qu’offre également la Fondation Internet nouvelle génération (toujours en France),  par le biais de « chasses aux données » où les citoyens contribuent à documenter des besoins et des usages en énergie et en santé.

Modernisation de l’État et porosité gouvernementale

Parmi les raisons qui motivent le gouvernement français à développer des politiques et à investir des ressources pour valoriser les données publiques, il en est une que tous nos niveaux de gouvernements devraient considérer sans tarder. C’est celle qui trace le chemin vers la transition numérique des administrations publiques et, du même coup, vers la modernisation de l’action publique.

… l’open data est la première marche vers ce que l’on appelle parfois « l’administration comme une plate-forme » : apprendre à travailler avec les citoyens, leur fournir les ressources qui leur permettent d’innover, d’inventer de nouveaux services, et parfois, profiter de cette dynamique pour entrer dans des démarches d’innovation ouverte (attirer à soi l’innovation de l’extérieur).

Cela est l’un des quatre points d’ancrage de la volonté gouvernementale sur l’ouverture des données publiques et la modernisation de l’État.

De la gestion à l’édition des données

Au-delà des projets d’animation et du développement d’outils, Il faut stimuler la participation, autant interne qu’externe, le transfert de connaissances et piloter des boucles de rétroaction. Ce sont les objectifs d’un éditeur (ou éditrice) principal des données.

Il ne s’agit pas de gérer, mais de conseiller et de proposer une démarche fédératrice qui permette de collaborer avec tous les acteurs concernés. Un rôle qui fait davantage appel à des compétences numériques que technologiques pour la promotion d’une culture de la donnée et, par extension, de l’information.

Pour soutenir l’essor économique, social et culturel des collectivités nous avons tout intérêt à ce que les plateformes de données ouvertes de nos gouvernements soient des catalyseurs pour la modernisation des administrations et la participation citoyenne. Entre produire des catalogues de données et des espaces d’expérimentation agiles, que choisirons-nous?

Expo67 à l’ère numérique: nos mémoires mises en réseau

Pourquoi s’intéresser aux souvenirs d’Expo67 quand « Internet, c’est une exposition universelle à tous les jours » ?

Écoutez bien Julie Bélanger, fondatrice du groupe Expo67 sur Facebook, et Luc Gauvreau, passionné de culture et d’histoire (et un peu geek à heures). Les valeurs et l’esprit de l’événement qui a fait entrer le Québec dans la modernité sont encore bien présents et ont également marqué l’ADN culturel de Montréal.

En participant au hackathon des Journées de la culture, à Montréal du 25 au 27 septembre 2015, Luc et moi souhaitons attirer l’attention des institutions (bibliothèques, musées, archives) sur les contributions citoyennes à la mémoire collective à l’ère numérique:

  • Comment celles-ci pourraient-elles se connecter à nos souvenirs partagés?
  • Comment pourraient-elles entrecroiser nos mémoires avec leurs propres collections?

Le 50e anniversaire d’Expo67 sera plus qu’une commémoration, ce sera un point de départ pour la mise en réseau de nos mémoires et de nos cultures. Et si l’esprit d’Expo67 se manifestait dans l’île de Montréal, ses bibliothèques publiques et ses lieux de culture lors de cet anniversaire alors que nous soufflerons les 375 bougies de Montréal ?

Vidéo réalisée par Christian Aubry, au Parc Jean-Drapeau (Expo67, Terre des Hommes), le 19 septembre 2015.

Culture participative et mémoire collective: tous curateurs des souvenirs d’Expo 67

Expo 67 c’est plus qu’un événement: c’est un « éveillement ».

Ce mot est de Luc Gauvreau, un spécialiste de littérature et d’histoire québécoise qui devenu un peu geek à force de numériser des documents pour en extraire des données et les passer à la moulinette de Google Refine.

Je ferai équipe avec Luc (et d’autres volontaires) lors de l’édition montréalaise du Hackathon des Journées de la culture, du 25 au 27 septembre prochains.

Plan de l'Expo 67 appliqué sur une vue par satellite (Google Earth) des îles Saine-Hélène et Notre-Dame.
Plan de l’Expo 67 appliqué sur une vue par satellite (Google Earth) des îles Saine-Hélène et Notre-Dame.

En 2017, Montréal célébrera son 375e anniversaire. Il y aura également 50 ans que, dans un Québec tout juste sorti de la Grande noirceur,  une ville accueillait le monde sur des îlots au milieu du fleuve. Nous nous proposons de réutiliser ou adapter des technologies existantes et gratuites afin de cartographier les lieux et pavillons d’Expo 67 et d’enrichir la documentation disponible avec les contributions des citoyens. Cette interface permettra de stimuler la mémoire des visiteurs et des témoins afin de recueillir leurs souvenirs. Réunis dans un grand calendrier collectif des événements, ces témoignages pourront ainsi être partagés avec les générations plus jeunes.

Le web a permis aux passionnés d’histoire et de culture comme Luc de déterrer des documents enfouis dans les répertoires et bases de données, de partager les fruits de leurs recherches et d’accomplir des tâches souvent ingrates et pour lesquelles les institutions ont peu de ressources (ou d’intérêt). Je crois, comme Luc, que nous devons réanimer la mémoire d’un lieu qui, bien qu’aujourd’hui disparu, a tourné définitivement Montréal vers le monde et a activé dans son ADN la curiosité, l’ingéniosité, l’envie de faire autrement et un goût prononcé pour les rassemblements festifs.  Réactiver Expo 67 dans la mémoire de chacun, c’est aussi ouvrir un laboratoire nouveau pour transmettre la culture.

Nous disposons des éléments suivants:

Mises à jour (16/09/2015)

  • Site Villes éphémères, de Roger La Roche qui fait un impressionnant travail de documentation. Un bon exemple de la contribution des citoyens-experts au travail de mémoire collective.
  • Expo67 – Vive le Québec moderne! Ce blogue, signé prettykitsch, est un coffre au trésor. Parmi de très nombreux documents et anecdotes, on y trouve les archives de Claire Cloutier La Chance, qui travaillait au service des relations publiques de l’Expo, à titre de responsable des manifestations spéciales et des cérémonies officielles de la Place des Nations.

Mise à jour (17/09/2015)

  • Expo Lounge, très chouette blogue, en anglais, d’un amateur de la culture populaire de l’époque (et fan de Michèle Richard). Mention spéciale pour les anecdotes et liens vers des trouvailles.

Mise à jour (18-09-2015)

Nous recherchons des équipiers qui pourront contribuer, par leurs connaissances techniques et leurs conseils,  à faciliter la cartographie collaborative du site. Nous souhaiterions, notamment, que les citoyens puissent ajouter (sans programmation) des éléments sur la carte, les enrichir par leurs commentaires et liens vers d’autres ressources.

En complément, voici deux vidéos repérées par Luc, parmi une multitude de documents partagés sur YouTube:

Tout comme Luc, les membres du groupe Expo sur Facebook et tant d’autres ailleurs sur Internet, l’auteur de ces modélisations expose au présent des bribes de notre histoire sociale et culturelle.  Le projet que nous souhaitons concrétiser lors du hackathon est bien plus que de la technologie. Il vise une mise en relation d’éléments qui leur donnera encore plus de sens et une mise en réseau de passionnés autour d’un sujet commun. Nous avons bon espoir que les institutions de la mémoire collective accueillent avec intérêt les initiatives issues des cultures de la participation et du réseau.

Il est primordial que  la mémoire de cet événement ne se perde pas et qu’il soit possible aux générations futures de découvrir ce qui a amener le monde à Montréal et permis aux Montréalais de s’ouvrir sur le monde.

Apprenons à collaborer pour mieux coopérer à l’ère numérique

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 17 août 2015.

Vue sur les contrats - Outil de visualisation des contrats et subventions octroyés par la Ville de M.ontréal

La plupart des organisations sont mal préparées à entreprendre des projets numériques qui soient innovants ou qui leur fassent faire le saut dans une culture radicalement différente. La réalité des projets numériques est en effet beaucoup plus complexe que ce que l’on persiste à croire et trop souvent on a tendance à sauter les étapes essentielles permettant d’en favoriser le succès.

Les apparentes difficultés qu’ont rencontrées les concepteurs de la nouvelle plateforme d’information sur les contrats publics de la Ville de Montréal et la déception des attentes de certains utilisateurs ne sont pas exceptionnelles, ni spécifiques à l’administration publique. Ce type de projet s’inscrit en effet dans le construit humain qu’est une organisation, avec ses règles et ses enjeux. À cela s’ajoutent les interactions avec les clients, fournisseurs, partenaires ou citoyens. Malheureusement, il est rare que l’on investisse le temps et les ressources permettant d’arrimer les projets avec les usages, la culture et les intervenants concernés, quelle que soit leur position dans l’organigramme.

Darwinisme numérique et course aux projets

Voici quelques-uns des séismes poussant les entreprises et les gouvernements vers la transformation numérique:

  • Apparition de nouveaux concurrents.
  • Perte du contrôle de l’information.
  • Obsolescence de modèles économiques.
  • Montée en puissance de contre-pouvoirs.

Le « darwinisme numérique » — un concept popularisé par Brian Solis — favorise la survie des organisations qui s’adaptent le plus rapidement au rythme effréné des changements technologiques et sociaux. Faut-il pour autant se précipiter sur la solution technologique sensée nous tirer d’affaires en nous transportant à l’avant-garde des espèces évoluées ? Évidemment, non. Sans véritable travail d’arrimage entre l’organisation et le projet, il y a risque d’anéantissement du potentiel de transformation numérique promis par la technologie.

Dans ma pratique, le plus grand défi n’est pas tant de trouver la meilleure option technologique pour satisfaire un besoin d’information que de convaincre les dirigeants de la nécessité d’une étape préliminaire. Celle-ci permettra de formuler et partager une vision commune et ainsi, d’identifier et opérer les changements humains et organisationnels qui sont essentiels pour que la technologie livre les résultats attendus.

Les nouvelles habiletés collaboratives

De quels changements s’agit-il? Près de dix ans après l’apparition du concept d’entreprise 2.0, les organisations ne s’estiment toujours pas bien préparées aux nouvelles façons de travailler. L’implantation d’outils et de systèmes ne permet ni de développer les habiletés collaboratives, ni de faire tomber les silos structurels et culturels qui entravent les flux d’information et freinent la participation. Dion Hinchcliffe, expert des TI en entreprise, insiste sur les conditions de réussite de la transition numérique:

« Digital technology today requires a new and very different set of workforce skills, ones that are far more knowledge-centric, network-centric, and openly collaborative. These skills, which are largely almost entirely separate from the technology itself, are required to get the most interesting and exciting outputs from digital teamwork. In other words, rolling out new collaboration technology, without fostering these skills, won’t accomplish nearly as much. »

Traduction libre:

« Aujourd’hui, la technologie numérique requiert de la main d’œuvre un nouvel ensemble d’habiletés beaucoup plus centrées sur la connaissance, réseaucentriques et clairement collaboratives. Ces habiletés qui sont en général presque entièrement distinctes de la technologie en soi, sont essentielles pour obtenir les résultats les plus intéressants et motivants du travail en équipe à l’ère numérique. En d’autres mots, déployer une nouvelle technologie collaborative, sans développer ces habilités, ne permettra pas d’accomplir grand chose. »

Maîtriser les pratiques émergentes

La transition numérique des organisations commence donc à l’interne, en apprenant les rudiments de la collaboration pour organiser le travail différemment, progressivement, projet par projet, et pour créer des réseaux de partage des connaissances. Il sera plus facile de développer une culture de coopération avec des acteurs externes lorsqu’on aura appris à naviguer dans une dynamique collaborative au fil de projets internes.

Harold Jarche, qui s’intéresse à la transformation des organisations à l’ère du réseau, explique brillamment ce qui distingue, selon lui, la collaboration de la coopération. Il démontre, par ailleurs, comment ces formes d’organisation permettent de faire face à la complexité issue de l’imprévisibilité des systèmes hyper-connectés. Il faudrait donc apprendre à collaborer, au sein d’une structure et pour un objectif défini, afin de mieux coopérer, en réseau librement constitué, sur un projet collectif et dont le résultat déprendra de la contribution de chacun.

« Cooperation in our work is needed so that we can continuously develop emergent practices demanded by this complexity. What worked yesterday won’t work today. No one has the definitive answer any more, but we can use the intelligence of our networks to make sense together and see how we can influence desired results. »

Traduction libre:

« Nous avons besoin de coopération dans notre travail afin de continuer à développer les nouvelles pratiques rendues essentielles par la complexité. Ce qui fonctionnait hier ne fonctionnera plus aujourd’hui. Il n’y a plus de réponses définitives, mais nous pouvons cependant utiliser l’intelligence collective de nos réseaux afin de mieux comprendre ce qui se passe et trouver le moyen d’infléchir le cours des choses vers les résultats souhaités ».

Plus que des systèmes informatiques, ce sont ces nouvelles formes d’organisation qui utilisent la force du réseau, qui font les villes intelligentes, qui inspirent les gouvernements numériques et dynamisent les entreprises connectées. La coopération « côté client » peut difficilement se réaliser sans que ne soient amorcées les transformations internes permettant l’émergence de pratiques véritablement collaboratives.

Tout projet numérique ne devrait-il pas être envisagé comme une opportunité d’apprentissage et de transformation de l’organisation?

Mutations – Modèles, usages et contenus numériques