Culture et numérique : créer une nouvelle plateforme ou adapter le système ?

N’en déplaise à ceux et celles qui n’ont vu que dénigrement et manque d’ambition dans les réactions qui ont suivi la proposition d’Alexandre Taillefer (vidéo, 43:39 min.), celle-ci a favorisé des échanges révélateurs de la véritable nature de la transformation numérique à poursuivre. Proposer la création d’une nouvelle plateforme culturelle ne fait que remettre à plus tard les nécessaires adaptations qu’un système doit entreprendre pour durer et prospérer.

Frohawk Dodo

Face à complexité: la diversité des perspectives

La réaction de Sylvain Carle, exprimée à chaud lors de cette première édition du Forum Culture + Numérique, a été répercutée sur les médias sociaux.

Tellement pas d’accord avec la vison de plate-forme « du Québec pour le Québec » de @ataillefer. Un modèle anti-internet, anti-ouverture. #fcn

— Sylvain Carle (@sylvain) 21 mars 2017

À  l’émission de radio La sphère, diffusée le samedi suivant l’événement, Martin Lessard en a fait le sujet de sa chronique. Même les médias grands publics ont repris ce qui semblait une polémique, mais qui pourrait être le début d’échanges qui n’ont jamais eu lieu de façon ouverte et avec toutes les parties concernées.

Il y aurait pourtant lieu de faire converger les différentes lectures des causes et des symptômes du malaise croissant qui afflige plus spécifiquement les domaines des arts et de la culture dans le contexte de la transformation numérique. Ces quelques publications témoignent de la diversité des perspectives et des approches proposées pour une même problématique. Cette diversité constitue, selon moi, notre meilleure outil pour faire face à la complexité des changements qui se manifestent différemment et à divers niveaux dans des systèmes qui sont tous interdépendants.

Voici quelques perspectives qui sont toutes pertinentes et guidées par la recherche de solutions:

Le grand défi n’est-il pas plutôt de faire se rencontrer ces ressources mutualisées et les usagers/consommateurs? ET si au contraire, Taillefer et toi étiez du même combat?

Ce que je vois, c’est que vous êtes sans doute du même combat, mais à deux bouts du spectre. Toi, du côté de la ressource, du produit, de l’œuvre, et la mise en place des infrastructures qui faciliterait leur découvrabilité. Mais comme tu dis : « l’offre culturelle est abondante et que notre attention, elle, est limitée. » Et le problème est tout là. Cet aspect manque à ton équation. Non seulement notre attention est limitée, mais elle est dirigée, elle est détournée… par ces grandes plateformes. Taillefer, quant à lui, avec sa proposition, ne s’occupe que de l’usager; il aimerait créer un canal pour attirer l’usager et faire pointer son « attention » ailleurs, sur d’autres produits, d’autres biens et services. Locaux, ceux-là.

Et si finalement ces deux bouts du spectre devaient travailler ensemble, travailler soutenir la visibilité des ressources et des produits, mais aussi sur cette attention dispersée des usagers ?

Mais d’accord, il faut oublier la plateforme.

  • Suzanne Lortie, professeure à l’École des médias de l’UQAM, a commenté, comme suit, un article sur Facebook:

C’est ça, je crois, qui motive Alexandre Taillefer. Et c’est bien parfait.

« What Amazon Prime is selling most of all is time. Every executive I spoke to, when asked about how it all fits together, cites this desire to get you whatever you want in the shortest window possible. Stephenie Landry, the Amazon vice president who launched Prime Now in 2014 and has overseen its expansion into 49 cities in seven countries, explains that her business merely has to answer two questions: “Do you have what I want, and can you get it to me when I need it?” The rest of the customer experience is built around answering both questions in the affirmative. »
Why Amazon Is The World’s Most Innovative Company Of 2017

Et dans ses interventions qui émaillaient le fil des commentaires, elle a évoqué le modèle de rémunération du risque dans le cadre d’investissements publics; un modèle dont l’inadéquation affecte plus spécifiquement les nouveaux produits culturels.

 » si la discussion porte en même temps sur la reconfiguration des marges des détaillants et la mutualisation de la logistique, il faut donc commencer par le commencement pour les produits culturels: revoir les notions de pari passu, les piscines qui se remplissent consécutivement. »

Les systèmes grâce auxquels nos contenus culturels et artistiques sont produits et diffusés doivent s’adapter au contexte numérique pour y jouer un rôle plus proactif. N’y a-t-il pas là  des discussions qui sont trop souvent éludées, mais qu’il faudrait avoir le courage d’accueillir ?

Politique culturelle en crise ?

Certains états d’Asie ont, dès le début du 21ième siècle et alors que se développaient de nouveaux modèles économiques, pris des mesures visant à protéger leur culture et leurs productions. La culture a été intégrée à la politique industrielle de la Corée afin de préserver son identité culturelle et de favoriser ses productions au sein des marchés national et international. Protectionnisme ? Peut-être, mais il s’agissait avant tout de rechercher un équilibre entre  productions culturelles nationales et étrangères auprès des consommateurs.

Même si la présence, dans une même phrase, des mots « culture » et « économie » soulève la méfiance de plusieurs, il faut lire les publications résultant d’ateliers menés par des universitaires en économie, arts, culture et communication à propos des échecs des économies créatives et du recadrage des politiques culturelles. Selon un des auteurs, une économie de la culture devrait avoir pour éléments clés des politiques industrielle, des médias, de la ville, des arts, des artistes et autres travailleurs culturels, ainsi que de la culture et du développement durable. Selon lui, une politique industrielle, adaptée aux spécificités du domaine culturel, ne devrait plus être uniquement une stratégie de production, mais tenir compte de l’ensemble de l’écosystème, ce qui inclut la consommation (ou l’audience).

 » if we do introduce the question of cultural value into industrial policy then this cannot be simply a strategy for production – as Nicholas Garnham saw long ago. The market, the audience, the public and how they consume, access, participate, judge, learn, share and adapt has to be an essential part of an ‘industrial’ strategy. Production and consumption have to be seen as a whole in terms of cultural as well as economic value. »
After the Creative Industries: Cultural Policy in Crisis

Nous avons eu des consultations sur le renouvellement de la politique culturelle et sur la stratégie numérique du Québec, mais rarement abordons-nous les enjeux socio-économiques auxquels nous faisons face autrement que par le biais d’initiatives aux objectifs bien spécifiques et, conséquemment, aux impacts limités. En investissant nos efforts sur la création de nouveaux éléments plutôt que d’adapter nos systèmes, ne rendons-nous pas nos industries culturelles  encore plus vulnérables aux contraintes externes ?

Pour aller plus loin: Antifragile: Things that gain from disorder, de Nassim Nicholas Taleb.

Déclaration des communs numériques pour un Québec postindustriel

Il n’est pas minuit moins cinq, nous avons dépassé minuit. C’est fait !
/…/ Nous allons vivre dans un monde postaméricain, postInternet, post néolibéral et postmoderne, Michel Cartier

Société post-industrielle et ses modèles, par Michel Cartier, Le 21e sicèle

Dans Le 21e siècle, Michel Cartier réalise une extraordinaire synthèse des mutations que nous traversons, Bien plus qu’une révolution technologique, c’est un véritable changement de société qui s’est amorcé. Et il se fera avec ou contre nous.

C’est dans cette perspective que près d’une vingtaine d’associations, collectifs, entreprises et organismes sans but lucratif, qui jouent un rôle actif dans l’écosystème numérique québécois, s’unissent pour signer une Déclaration des communs numériques dans le cadre du processus de consultation de la Stratégie numérique du Québec.

La Déclaration affirme l’urgence de remettre le numérique au service de l’humain, de ses capacités fondamentales et des biens communs afin d’améliorer la vie des gens et de soutenir une démocratie plus inclusive.

Démarche de cocréation et processus itératif

FACIL et les collaborateurs du Café des savoirs libres se sont proposés d’inviter divers associations, collectifs, entreprises et organismes sans but lucratif à participer à la cocréation d’une déclaration commune plutôt que de contribuer individuellement à la consultation gouvernementale. Le 12 novembre 2016, lors d’une première rencontre, à Montréal, à la bibliothèque Mordecai Richler, les participants se sont entendus sur des principes généraux plutôt que sur des moyens, afin de rassembler des signataires partageant les mêmes préoccupations. La démarche se veut itérative et ouverte aux regroupements et associations qui se reconnaîtront dans cette déclaration ou qui souhaiteraient s’en inspirer pour élaborer leur propre document.

Les signataires de la Déclaration croient :

  • Que le gouvernement doit s’assurer que  les citoyen.ne.s et les membres de la société civile soient davantage engagé.e.s dans l’élaboration de cette Stratégie du numérique qui a des implications dans la fabrique de leur vie aujourd’hui et demain;
  • Que le gouvernement se doit d’être exemplaire en s’engageant à amorcer en son sein les changements organisationnels et culturels requis afin de moderniser l’État, de s’ouvrir à la démocratie participative et d’améliorer les services aux citoyens (dépoussiérons le rapport Gouverner ensemble, présenté en 2012 par Henri-François Gautrin , alors député de Verdun et leader parlementaire adjoint du gouvernement);
  • Que de nombreuses voix n’auront pas eu les moyens et les capacités d’être entendues et
  • Que des questions fondamentales n’auront pas été posées et discutées à travers la méthode de consultation actuelle.

La Déclaration soulève certaines d’entre elles.
Lire la Déclaration des communs numériques (PDF, 56 Ko)

Web des données: les connexions qui transforment

Web des données depuis 4 ans (2010).

Comme il est possible de le constater en effectuant une recherche avec Google, le web se transforme progressivement et, avec lui, les systèmes d’information.

Nous passons de bases données qui sont conçues pour retrouver une information à des données ouvertes et liées qui, publiées dans le web, permettent à des machines d’établir des connexions et de générer, par inférence, une information qui ne se trouve pas dans notre base de données.

Sélection de lectures parmi mes signets les plus récents sur Diigo:

Connexion

Le web a été conçu pour être exploré par des humains et par des machines. Pour les modèles d’affaires numériques, la découverte de ce que nous ignorions a beaucoup plus de valeur que la recherche de choses que nous connaissons.  C’est, notamment, pour cette raison que les géants du numériques investissent dans les technologies du web sémantique (ou web des données) car elles permettent de représenter les connexions possibles entre différents éléments d’information.

“The value that I see going forward is the linking part of the data environment,” Wiggins added. “You start searching at one point, but you may be linked to things you didn’t know existed because of how another institution has listed it. This new system will show the relationship there. That’s going to be the piece that makes this transformative. It is the linking that is going to be the transformative.”

Searching for Lost Knowledge in the Age of Intelligent Machines – As search engines are radically reinvented, computers and people are becoming partners in exploration.

Curation de données

Nouvelle compétence clé: la curation de données, à la quelle on ajoutera le nécessaire esprit critique qui ne peut être remplacé par les algorithmes.

Avec tous les algorithmes statistiques et tous les outils d’analyse automatique de données (« big data analytics ») du monde, nous aurons encore besoin d’hypothèses causales, de théories et de systèmes de catégorisation pour soutenir ces théories. Les corrélations statistiques peuvent suggérer des hypothèses causales mais elles ne les remplacent pas. Car nous voulons non seulement prédire le comportement de phénomènes complexes, mais aussi les comprendre et agir sur la base de cette compréhension. Or l’action efficace suppose une saisie des causes réelles et non seulement la perception de corrélations. Sans les intuitions et les théories dérivées de notre connaissance personnelle d’un domaine, les outils d’analyse automatique de données ne seront pas utilisés à bon escient. Poser de bonnes questions aux données n’est pas une entreprise triviale !

La litéracie en curation de données

Médiation

Comment éveiller des décideurs aux changements radicaux qui sont annoncés partout, mais qui ne s’expérimentent pas dans le quotidien puisqu’il se transforme de façon beaucoup plus lente et progressive ?

In addition to the artworks and product demos, there are video infographics explaining what companies can and are doing with your data right now, whether it’s credit score calculation, email metadata analysis, or how your wifi-enabled smartphone is basically always snitching on you.

Once you’re thoroughly alarmed by the reality of what we have given up in freedom for the conveniences wrought by our ad-driven world, the team has helpfully created a Data Detox Bar where you can learn about reasserting control over your network existence and limiting your exposure. And the entire exhibit is staffed with all white-wearing “Ingeniouses” who will answer questions or just provide a shoulder to scream into after discovering that there is no such thing as “anonymized data.”

For the truly curious, of which I am one, there are workshops and presentations that provide an even deeper look into the gaping maw of our networked world.

Go to The Glass Room. If Black Mirror Had a Showroom, This Would Be It

Contenus culturels: sous, sur ou dans le web ?

Mise à jour 2016-12-10: Clarifications suggérées par Christian Aubry. Illustration: substitution du terme « lisibles » par « compréhensibles ». Conclusion: clarification du sens du paragraphe.

Sous, sur ou dans le web ? Nos contenus culturels sont-ils dans le web des données ?
Nos contenus culturels sont-ils dans le web des données ? Rapport-synthèse produit pour la SODEC, avril 2016

Où en est le web ? Les signes d’une transformation importante sont bien présents, mais diffus et disséminés parmi les différentes facettes d’un amalgame de technologies, connaissances, modèles de pensée, industries, usages et comportements. L’annonce d’une initiative européenne de valorisation de la connaissance dans un web spatiotemporel, Time Machine, évoque une très proche discontinuité :

La seconde révolution de l’Internet commence maintenant, avec la mort annoncée des moteurs de recherche du présent et l’entrée en scène d’une manière d’indexer l’information.

Nous sommes entrés  dans une ère où il ne sera plus nécessaire de quitter l’interface d’un moteur de recherche pour accéder à la connaissance et où les applications de recommandations s’alimentent à de larges ensembles de données structurées et signifiantes.

De moteurs de recherche à moteurs de réponses et de connaissances

La liste de résultats des moteurs de recherche fait graduellement une place de choix à une réponse ou une proposition. Bien que les machines ne parlent pas le langage des humains, elles peuvent interpréter la syntaxe et les marqueurs qui sont utilisés spécifiquement pour décrire  une chose, une personne ou un concept abstrait.

La fiche qui apparaît dans le coin supérieur droit de l’écran du moteur de recherche Google tend à prendre plus d’espace alors que nous apprenons à publier l’information que nous souhaitons visible, persistante et connectée. Pour cela, il faut aller bien au-delà des techniques d’optimisation de pages web et apprendre à publier les données qui décrivent nos contenus selon des modèles normés. L’information représentée selon un modèle et des métadonnées standards devient alors  compréhensible et exploitable pour les applications qui ratissent le web.

Du web des documents au web des données (et du sens)

Mais où sont les données qui décrivent nos contenus culturels ?Elles sont sous le web, malheureusement Les répertoires, collections, fonds et même, les calendriers de représentations et de tournées sont stockés sous forme de bases données. Celles-ci ne sont pas accessibles aux machines qui repèrent et collectent des données pour les moteurs de recherche, agrégateurs, systèmes automatiques d’archivage et autres moissonneurs de données qui s’activent dans le web. Même si ces machines avaient accès aux bases de données, elles ne disposeraient pas des clés nécessaires pour reconstituer et interpréter l’information.

Les modèles numériques carburent à la donnée

Au constat de l’absence de notre patrimoine et de nos productions artistiques et culturelles du web s’ajoute celui de l’absence d’une culture de la donnée.  Comme je le partageais dans un mémoire sur le renouvellement de la politique culturelle, sans maîtrise de la donnée:

  • Les tenants et aboutissants de la transition numérique accomplie par les précurseurs nous échappent et nous n’en retenons que les manifestations externes.
  • Nous demeurons uniquement les fournisseurs de contenu des plateformes qui tirent dorénavant plus de valeur des données décrivant ces contenus et celles qui sont générées par leur utilisation que des contenus eux-mêmes.
  • Nous ne pouvons pas repérer et interpréter les signaux faibles du changement et nos indicateurs de mesure ne permettent pas une lecture adéquate des multiples facettes de la vie culturelle dans nos univers physiques et numériques.
  • Nous nous limitons à la promotion des nouveautés pendant que nos catalogues, répertoires et collections, échappent à la découverte et à la possible réutilisation qui leur donnera une seconde vie.

Afin d’illustrer mon propos, voici une anecdote: j’ai passé près de deux heures à explorer de nombreuses œuvres musicales en me renseignant sur la musique western. J’ai exploré les chansons des sœurs Boulay et je me suis éparpillée entre des productions commerciales et artisanales. Je n’ai pas quitté Google, en passant de vidéos à des listes de titres populaires.

C’est bien pour la découverte de la musique d’ici, mais:

  • Qui a collecté mes données personnelles et d’usage ?
  • Qui a accru sa connaissance d’un marché en analysant mon comportement et mes préférences ?
  • Qui a engrangé la matière première qui fait de ses services, aussi efficaces qu’attractifs, un modèle d’affaires extrêmement profitable ?

Découvrabilité: pour développer une culture de la donnée

Ce n’est pas la découvrabilité numérique qui fait la réussite des modèles d’affaires des plateformes numériques, c’est ce qui lui permet de réaliser son potentiel: l’exploitation et la valorisation de l’information. Or, dans nos universités, nos programmes de sciences de l’information sont presqu’exclusivment orientés vers la gestion de collections de documents et, du côté des technologies de l’information, le web des données n’est qu’un sujet optionnel du programme de maîtrise. Il serait temps d’élaborer un programme universitaire de deuxième cycle pour allier les perspectives et connaissances en information (indexation et modélisation) et en informatique (web sémantique).

Si nous ne maîtrisons pas les principes et techniques nécessaires à l’exploitation de nos contenus culturels dans le web, comment pourrons-nous soutenir les nouveaux acteurs d’une économie numérique ? Comment répondrons-nous aux besoins d’expertise dans les créneaux émergents comme l’intelligence artificielle, les crypto monnaies (Bitcoin) ou les registres de transactions distribués (Blockchain) ?

 

Stratégie numérique pour le Québec: sur les modèles d’une nouvelle économie

Site de la consultation sur la stratégie numérique, Ministère de l'Économie, de la Science et de l''Innovation, Québec.

Mes contributions, dans le cadre de la consultation sur la stratégie numérique du Ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation du Québec. Celles-ci témoignent de ma perspective, qui est essentiellement orientée vers les sciences de l’information. Et c’est d’une pluralité de regards et d’expertises sur les enjeux des transformations en cours dont nos dirigeants ont besoin.

C’est malheureusement, pour ceux et celles qui souhaiteraient offrir autre chose qu’une liste de souhaits, une démarche qui appartient plus à la réalisation d’une étude de marché qu’à un processus structuré d’écoute pour enrichir une réflexion (décision?) gouvernementale. Voici mes contributions fournies en quatre temps, compte tenu de l’espace accordé, mais qui sont ici, allongées de quelques mots afin d’en préciser le sens.

Économie numérique 1/4 – Les modèles
Des modèles d’affaires centrés sur l’exploitation de l’information: la donnée a plus de valeur que le produit qu’elle décrit et l’exploitation de données est plus rentable que la production de ressources. Nous n’avons pas de culture de la donnée (absence de normalisation et d’interopérabilité des bases de données, au sein d’un même système d’information et entre organisations apparentées).

Économie numérique 2/4 – Les données
Les données de nos BD sont inexploitables dans le web (normalisation, interopérabilité, sémantique) parce que nous concevons des systèmes sans penser à générer de l’information pour qu’elle soit largement diffusée. Nous formons des professionnels compétents mais nous les confinons à la gestion de bibliothèques.

Économie numérique 3/4 – Les compétences
Nous sommes mal équipés pour comprendre et réagir rapidement aux changements en cours. Nous passons du web des documents au web des données. Nous risquons d’être mis hors jeu par des joueurs qui participent à l’élaboration des règles que nous ne maîtrisons pas, alors que nous focalisons sur le développement d’outils.

Économie numérique 4/4 – Le web des données
La capacité de découvrabilité de nos produits dépend de plateformes étrangères qui, elles, s’enrichissent avec l’exploitation des données que nous générons. Allons-nous continuer à soutenir le développement de silos de données ou apprendre les changements qui  sont à l’oeuvre dans le web  et à quoi servent des métadonnées?

Fablabs en bibliothèques: documenter une démarche de cocréation

Cartograhie collaborative des fablabs en bibliothèque.
Cartograhie collaborative des fablabs en bibliothèque à District 3, Université Concordia, Montréal, 23 septembre 2016.

Par leur mission, les bibliothèques contribuent au réseau des communs (voir la définition à la fin de ce billet), ces ressources partagées qui permettent à chacun de créer de la valeur. Comment peuvent-elles se transformer afin d’accompagner leurs différents publics pour qu’ils puissent développer leur potentiel créatif ?

Alors que ces lieux et la profession même de bibliothécaire se transforment, les fablabs, ces laboratoires de fabrication ouverts au public, deviennent des terrains d’expérimentation de choix pour actualiser la fonction de médiation. Mais comment mutualiser les apprentissages et connaissances pour permettre à d’autres bibliothèques et, par extension, de nombreux citoyens, de faire cette expérience ?  C’est sur ce sujet qu’une activité a été offerte dans le cadre de la Semaine québécoise de l’informatique libre (SQIL), en septembre dernier.

Proposée par le Café des savoirs libres (dernière mutation du collectif informel Bookcamp Montréal) et organisée par la Ville de Montréal (direction des bibliothèques publiques), cette activité réunissait des bibliothécaires et des représentants de fablabs québécois dont Monique Chartrand (Communautique).

Bibliothèques et fablabs: mode d’emploi des communs

Documenter une activité est une forme de reconnaissance offerte à ceux et celles qui ont donné de leur temps et partagé leurs connaissances. C’est également une information qui pourrait être partagée avec les citoyens qui sont concernés par ces services, ainsi qu’avec d’autres contributeurs potentiels.

Cahier des participants
Retour sur l’activité de cocréation: scénario, projets choisis, liste des participants, références utiles.

Cartographie collective des fablabs
État des lieux des fablabs en bibliothèques, au Québec: tableau  à compléter.

Projet de collaboration professionnelle
Le Wiki Fabs labs Québec fera une place spéciale aux bibliothèques. Ce projet a pour cofondateur Guillaume Coulombe, qui maîtrise le wiki sémantique et qui a également réalisé une encyclopédie du violon traditionnel québécois.

Documenter pour faciliter la réutilisation

Voilà qui mérite d’être souligné: un excellent travail de documentation d’une démarche de cocréation.  Une habitude à développer par tous les organisateurs d’activités participatives pour lesquelles on attend un résultat: cocréation, hackathon, maker space et même si ne n’est plus tendance, quelquechose-camp.  (si vous n’êtes pas familier avec ce vocabulaire, lire Viens dans mon tiers-lieu, j’organise un hackathon en open source).

Documenter le déroulement d’une activité (scénario), la contribution des participants, les enjeux et propositions formulés, ainsi que, le cas échéant, les engagements pris est un le meilleur moyen pour obtenir des résultats concrets. C’est un effort indispensable pour partager plus largement, mobiliser et, surtout, préparer le passage à l’action.

Les communs, qu’est-ce c’est ?

Valérie Peugeot, présidente de Vecam, une organisation qui milite pour une appropriation des pratiques numériques par les citoyens, explique très clairement, en deux minutes, ce que sont les communs dans cette vidéo. Madame Peugeot a également participé, en présentiel, à la conférence sur les communs numériques.

Nouvelles compétences informationnelles pour modèles numériques

Nous produisons des contenus numériques et nous adoptons de nouveaux outils, mais nos modèles d’affaires et nos stratégies de promotion et diffusion demeurent cependant essentiellement les mêmes. Alors, comment se positionner face aux modèles d’affaires plus rentables et plus attractifs des géants du numérique tels que décrits dans cet article sur une nouvelle classification des entreprises?

/…/ companies that build and manage digital platforms, particularly those that invite a broad network of participants to share in value creation (such as how we all add content to Facebook’s platform or that anyone can sell goods on Amazon’s), achieve faster growth, lower marginal cost, higher profits, and higher market valuations.

Ce qui contribue à leur montée en puissance, c’est la donnée qui leur permet de mettre leurs contenus en avant et de générer de l’information toujours plus précise et pertinente pour la prise de décisions stratégiques.

Exploitation du graphe des connaissances et des données ouvertes et liées par Google
Exploitation du graphe des connaissances et des données ouvertes et liées par Google.

Culture de la donnée? Plutôt, des compétences informationnelles

Malgré les transformations qui accélèrent la mutation des modèles industriels et économiques, les opportunités et enjeux ayant trait à l’exploitation des données sont généralement ignorés dans la plupart des analyses et propositions d’action, qu’il s’agisse de politiques gouvernementales ou d’initiatives entrepreneuriales.

Cette situation s’explique fort probablement par le faible niveau de connaissances en matière d’information; ce qu’on appelle parfois les compétences informationnelles.  En effet, si les technologies de l’information au sein de nos organisations ont un pouvoir, des ressources et des budgets dédiés, la matière première — la donnée, le document, l’information et même la connaissance — ne constitue pas une priorité.

Et pourtant.  Comprendre de quoi sont faites les données (standards et sciences de l’information) et comment évolue leur exploitation (algorithmes, technologies sémantiques, blockchain) permet d’apprécier les modèles numériques d’une toute autre manière qu’en utilisateur de systèmes: en « créateur de valeur ».

Au cours de la préparation d’un atelier pour la SODEC, dans le cadre de la prochaine édition du SODEC_LAB Distribution 360, j’ai répondu à quelques questions concernant le rôle central des données dans la diffusion et la mesure des contenus, et notamment, leur potentiel de découvrabilité.  Deux questions, qui reviennent régulièrement aux cours des présentations, démontrent clairement qu’il est urgent d’élaborer un programme afin de palier le sous développement des compétences informationnelles dans nos organisations, qu’il s’agisse d’une startup ou d’un ministère.

Je partage ici ces questions, ainsi qu’un aperçu des réponses.

Comment peut-on définir simplement ce qu’est une donnée?

Par l’exemple. Voici une donnée:

snow

C’est un « morceau d’information »; la plus petite unité de représentation d’une information. Exploitée individuellement, sans contexte (dont la langue) ou d’autres données, cette donnée peut prendre n’importe quel sens

Nom: Snow
Prénom: Michael
Activité: Artiste
Pays: Canada

Ensemble, des données permettent de produire de l’information, notamment, grâce à la présence de ces données spéciales que sont les métadonnées (meta: auto-référence, en grec).  Nom, Prénom, Activité, Pays permettent de comprendre le sens des données auxquelles elles sont reliées, surtout si elles sont dans des formats difficiles à interpréter comme des numéros d’identification.

Les données peuvent être structurées, comme dans les bases de données ou les feuilles de calcul, ou non structurées, comme des textes sur Twitter et Facebook ou des images-commentaires sur Snapchat.

Les données non structurées sont généralement très riches mais requièrent un traitement manuel ou automatisé.  Mais, en général, l’exploitation des données fait face à un enjeu majeur: leur hétérogénéité. Les technologies, les modèles de représentation et les formats de données sont autant de silos qui empêchent de relier des données de sources diverses entre elles.

À quelles données pouvons-nous avoir accès?

Il y a une abondance de données accessibles à tous les participants d’un écosystème donné. Chaque individu, chaque organisation est une machine à produire des données.

Par exemple, les industries culturelles produisent des données sur les contenus et sur la consommation de contenu.

Les grandes plateformes numériques excellent dans leur domaine en grande partie pour ces raisons:

Exhaustivité. Elles fournissent sous forme de données et métadonnées,  de l’information très détaillée à propos de leurs contenus (description, ambiance, audience, son, couleur, etc.).

Connectivité. Elles savant que les données détaillées qui décrivent leurs contenus génèrent de nouvelles données lorsqu’elles sont liées à des données de consommation ou à d’autres données sur des contenus.

Dévouvrabilité. Elles comprennent le rôle central joué par les données et métadonnées pour la  découvrabilité des contenus. De plus en plus de contenus vont à la rencontre de leurs publics, entre autres, par Google qui donne des réponses plutôt que de fournir des listes de destinations où trouver les réponses. Taper « Best actor oscar 2016 », vous y constaterez que Google exploite de façon croissante le graphe des connaissances (knowledge graph) et des données ouvertes et liées (Linked Open Data).

Pertinence. Elles se servent des données pour cibler des consommateurs, mais, de plus en plus, pour créer des contenus ou permettent à des producteurs de proposer des offres qui trouveront plus facilement leurs publics.

Mesure. Elles utilisent ou expérimentent divers indicateurs de mesure, autres que des transactions ou des faits comme des tendance,  des modèles de comportement ou, encore mieux: la relation au contenu. Elles pratiquent l’écoute sociale en suivant, par exemple, les conversations sur Twitter avant, durant et après le lancement d’un contenu.

La donnée génère l’information qui est au cœur du modèle économique des puissantes plateformes numériques. Celles-ci ont toujours plusieurs trains d’avance sur leurs compétiteurs (et, souvent, également fournisseurs) dont la vision et les modèles relèvent encore des méthodes de l’ère industrielles.  Nos industries culturelles, pour ne citer que cet exemple, disposent d’une masse de données, mais celles-ci sont peu entretenues et exploitées.

Avant de développer un énième silo d’information (plateforme, application), il faudrait peut-être apprendre à connecter nos données et les mettre en réseau pour générer le plus d’effet à long terme pour notre économie et notre culture.

 

 

La donnée est l’élément pivot d’une nouvelle politique culturelle

Nos contenus culturels sont-ils dans le web des données ?

Mémoire déposé dans le cadre de la consultation publique pour le renouvellement de la politique culturelle du Québec, 8 mai 2016.

Représentation du web des données ouvertes liées - 2014

Parmi tous les documents publiés — tant par les gouvernements du Québec et du Canada que par les institutions et organismes préoccupés par le nécessaire renouvellement d’une politique culturelle dans un contexte de transition numérique — il n’est fait aucune mention de la donnée. Celle-ci est pourtant au cœur du « numérique » (peu importe la définition choisie) si bien qu’il est impossible d’élaborer une vision, une politique et des programmes qui soient cohérents et qui aient un impact réel et de longue durée sans une compréhension fine de ce dont il s’agit.

Comprendre la donnée, c’est être en mesure de répondre à la plupart des questions qui se trouvent sous les sept thèmes du document de consultation et, de manière plus générale, à celles-ci :

  • Quels sont les éléments fondamentaux sur lesquels il faut agir pour que la politique culturelle fasse émerger des projets et actions ayant un impact transformateur et durable sur l’économie de la culture?
  • Que devrait-on retenir des orientations qui façonnent les stratégies et les programmes d’états ayant une structure de soutien similaire à celle du Québec?
  • Comment des programmes peuvent-ils avoir une portée transversale sur les trois principaux axes de la politique que sont :
    (1) l’affirmation de l’identité culturelle,
    (2) le soutien aux créateurs et aux arts et
    (3) l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle?

Ces questions ont orienté la rédaction de ce mémoire. Celui-ci a été rédigé à partir d’un rapport-synthèse réalisé à la demande de la SODEC afin de dégager les éléments essentiels à son appréhension du contexte au sein duquel les créateurs et entreprises culturelles vivent désormais.  Lire le mémoire

Pourquoi vos métadonnées musicales sont aussi importantes que votre musique

 

TGiT - Tag ta musique: indexation de contenus musicaux

Pourquoi s’investir autant dans la création et la production d’œuvres musicales et les laisser ensuite devenir graduellement invisibles sur le Web, une fois la campagne de promotion terminée ? Pourquoi laisser aux plateformes technologiques le soin d’identifier et de catégoriser les œuvres ? Pourquoi s’insurger d’une part contre la copie illégale et de l’autre, diffuser des fichiers audio sans données détaillées sur les créateurs et les détenteurs des droits ?

Ces questions surgissent depuis que je contribue à des projets de valorisation de métadonnées dans le domaine de la culture. Ce sont également des enjeux vitaux pour la présence numérique de la musique créée et produite au Québec, Ce sont ces même raisons qui m’amenaient à assister à la présentation de Jean-Robert Bisaillon, lors du MusiQClab du 28 janvier dernier, à Montréal.

Lire la suite sur le blogue de MusiQC numériQC.

Industries culturelles: la vraie nature de la transition numérique

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 7 décembre 2015.

Le plus grand défi imposé par la révolution numérique aux industries culturelles et créatives n’est pas de nature technologique mais organisationnelle.  Nous ne voyons encore que trop peu d’expérimentations hors des modèles de création et de distribution traditionnels. Qu’est ce qui retient nos entreprises culturelles?

Lors du Sommet sur la découvrabilité, qui était organisé par le CRTC et l’ONF et qui avait lieu à Montréal la semaine dernière, j’ai eu l’impression qu’il fallait encore convaincre les participants que les changements qui bouleversent leur univers sont, non seulement irrémédiables, mais qu’ils s’accélèrent. Pourtant, nous ne sommes plus uniquement en présence de nouveaux usages numériques, mais d’une nouvelle génération de « consommacteurs » autour desquels s’élaborent des services et des outils. Un public plus difficile à joindre et qui a sa propre grammaire, comme le mentionnait Suzanne Lortie, professeur et directrice du programme en stratégie de production culturelle et médiatique à École des médias de l’UQAM, en parlant des YouTubers, ces jeunes créateurs de contenus qui sortent des codes habituels de l’audiovisuel et ont des succès d’audience.

Il y a pourtant plusieurs années maintenant qu’ont été publiés les rapports du CALQ et de la SODEC sur le nécessaire virage numérique.  Il est donc fort probable que tous étaient déjà bien au fait des transformations qui affectent la création, la distribution et la consommation de contenus culturels.  C’est pourquoi les conférences qui composaient la première partie de l’événement n’ont pas déclenché d’électrochoc mais ont rappelé l’urgence d’agir face à des écosystèmes et des modèles qui se mettent en place en ne nous laissant qu’un rôle de fournisseur de contenus.

La table ronde qui réunissait des experts, praticiens et enseignants a permis d’entrevoir, trop brièvement, ce qu’un réseau de compétences et d’expériences diversifiées pourraient apporter à des projets novateurs.  Ces « partenariats improbables » évoqués par Sylvain Lafrance, professeur à HEC Montréal et ancien vice-président exécutif de Radio-Canada, ne seraient-ils pas plutôt des alliances naturelles dont on a ignoré le potentiel ?

Face au rouleau compresseur culturel des grandes plateformes numériques ne faudrait-il pas développer un réseau de partenaires afin de miser sur la mutualisation de ressources et de compétences? Et, pourquoi, tel que le suggérait le conférencier principal et consultant en nouveaux médias, Pascal Lechevallier, ne pas établir des partenariats à l’échelle de la francophonie ? C’est cette même ouverture sur le monde et les marchés francophones, que réclamait Jean-Daniel Nadeau, journaliste au Devoir, en dénonçant la myopie des médias, à la suite du Congrès de la fédération des journalistes du Québec.

Ces questions avaient pourtant déjà été soulevées en 2012, lors d’un forum France-Canada sur les enjeux des contenus numériques, organisé par le Conseil des technologies de l’information et des communications. Plusieurs des participants au sommet de la semaine dernière y étaient d’ailleurs présents.

Le véritable défi pour les contenus culturels à l’ère numérique est de sortir d’un modèle de création et de production qui n’est plus supporté par l’écosystème. Comme je l’ai démontré dans un billet précédent, la vraie nature du changement est culturelle: il faut abattre les silos disciplinaires et organisationnels pour connecter nos réseaux de compétences et mettre en commun nos savoirs.

Ce sont les réseaux collaboratifs qui permettent de décoder les signaux faibles du changement, de varier les perspectives sur une problématique et d’élaborer un prototype de solution. Pourquoi des organisations qui ont des enjeux communs ne collaboreraient-elles pas ensemble pour expérimenter des solutions? Parmi nos créateurs et nos entreprises culturelles, quels sont ceux et celles qui rechercheront ces « partenariats improbables »?

Mutations – Modèles, usages et contenus numériques