Myopie technologique et dérive des projets numériques

Œillères pour poney.
Œillères plates pour poney.

 

Initialement publié dans le blogue de Direction informatique, le 18 mars 2015.

L’absence d’une gouvernance de l’information serait-elle à l’origine des dérives des projets numériques?

En janvier dernier, à la suite d’une discussion que nous avons eu sur les histoires d’horreur en projets informatiques, Pierrot Péladeau publiait un billet de blogue sur les compétences que devrait posséder une direction de l’information.  À titre de spécialiste de l’organisation et de la circulation de l’information, je réitérais ce que j’avais déjà exprimé dans un billet publié sur ce blogue. L’approche technocentriste, comme l’arbre qui cache la forêt, accroît considérablement le risque d’échec ou d’enlisement d’un projet. C’est une vision unidimensionnelle d’une réalité multidimensionnelle.

Analyse d’affaires unidimensionnelle

Exiger d’un analyste d’affaires la connaissance d’une technologie spécifique c’est faire passer le schéma d’une application (modules, tâches, fonctions) avant la réalité de l’organisation. Celle-ci est pourtant beaucoup plus complexe, étant un construit humain diversifié et imprévisible.  Pour bien marquer l’écart entre ces deux mondes, ajoutons la réduction des silos fonctionnels, l’émergence des réseaux informels et non hiérarchiques et la mise en place de structures collaboratives.

Conséquemment, on ne s’étonnera pas qu’une analyse des besoins d’affaires tienne davantage de l’analyse fonctionnelle et qu’elle ne parvienne pas à anticiper les délais et les coûts additionnels qui sont générés par les « externalités ».

Confusion de l’information et de l’informatique

Depuis plus de 25 ans, nous confondons le contenu et le contenant : le système informatique est devenu l’information. Un directeur principal de l’information (Chief Information Officer en anglais) ne détient pas de compétences spécifiques en matière d’organisation et de circulation de données et de documents. Un système d’information n’est plus un ensemble de données, documents, processus et outils, mais une marque, un produit technologique. On investit dans les pipelines, mais on oublie ce qui y circule.

Pourquoi une gouvernance de l’information?

Cette confusion a des conséquences extrêmement importantes sur le développement d’une vision stratégique du rôle de l’information. C’est une problématique étrangement peu étudiée en sciences de la gestion, mais qui est clairement exposée par le professeur Cédric Beaudet, de HES, Neuchâtel) :

Le système d’information d’entreprise n’étant pas entièrement informatisé, il ne doit pas être confondu avec le système informatique. Les technologies de l’information (matériel informatique et logiciels) sont quant à elles le support du système informatique.  Nous pouvons donc affirmer que la gouvernance IT permet de diriger et de contrôler le système informatique et non pas le système d’information d’entreprise.

En amont de la gouvernance de projets numériques, une gouvernance de l’information offrirait un cadre pour la prise de décision et la reddition de compte qui sont nécessaires pour la production, l’usage, l’archivage, la qualité et la valorisation de l’information.

Multiplier les perspectives, réduire les risques

La gouvernance est une discipline multiexpertises. Professeur en physique, informatique et biologie, Albert-László Barabási est directeur du Center for Complex Network Research. Il propose des approches qui permettent d’anticiper le comportement de systèmes complexes.

I believe that for a field to be successful, you have to have an ecosystem there, an ecosystem of very different perspectives because if you have a one-line type of thinking, any problem in the field could destroy it. But if you have lots of different people who look at different aspects of the problem, with different expertise and have a different set of goals that they’re trying to get out from the project, then the field is much healthier, much more innovative. It progresses in a better way.

Traduction libre :

Je crois que pour qu’un champ de pratique soit propice à la réussite,  il faut un écosystème;  un écosystème qui réunit des perspectives très différentes parce que si vous avez une seule ligne de pensée,  un seul problème survient et tout est détruit. Mais si vous avez beaucoup de gens différents qui considèrent les différents aspects du problème, avec une expertise différente et en fonction de buts différents, le champ de pratique est alors beaucoup plus sain, beaucoup plus innovant. Il progresse beaucoup mieux.

La gouvernance de l’information ne vise pas uniquement à corriger la myopie technologique des organisations, elle constitue avant tout une démarche de changement intégral pour faire tomber les silos organisationnels, culturels et technologiques.

Si nous retirions le mot « numérique » de l’expression « transformation numérique », nous inviterions probablement les bonnes personnes autour des tables de discussion.

Dans une économie où des empires se créent sur l’exploitation de données, ne serait-il pas temps de développer une véritable culture de l’information?

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