Archives de catégorie : Faire le Québec numérique

Et si nous retombions en amour avec nos sites web?

William Moore de la réserve de Mattagami, Ontario, réparant un filet.
John Macfie, 1958, Archives publiques de l’Ontario sur Flickr.

Pourquoi l’évolution de nos sites web s’est-elle arrêtée au document numérique alors que chez des entreprises, comme Amazon ou Spotify, elle se concrétise par le déploiement de plateformes de données?

Les interactions que nous pouvions organiser sur nos domaines se sont atrophiées car nous avons laissé aux algorithmes le soin de faire des liens de proximité, de sens, de popularité ou autres. Ces liens qui favorisent la découverte et le rayonnement, nous ne les contrôlons pas.

Décloisonner les parcours de formation

Est-ce faute de ne pas avoir adapté, en les décloisonnant, des formations comme l’informatique, la communication et les sciences de l’information à la complexité de nouvelles pratiques? Dans le Web, les logiques technologiques, informationnelles et industrielles s’entrecroisent à présent pour former un nouveau champ de connaissances pour lequel il n’existe pas encore de savoir commun.

Entrer dans le domaine du langage

Ou, encore, est-ce faute de n’avoir pas réalisé que la donnée relève  beaucoup plus du langage et de la pensée que du calcul et de la technologie?

Les concepts et particularités propres aux différents domaines de l’activité humaine ne sont pas aisément traduisibles dans la pensée mathématique des machines. L’information n’est plus uniquement un enjeu d’ingénierie, une chose à stocker, à transformer et à faire circuler. Dans le Web, elle relève du domaine du langage, décrivant des choses et des relations entre ces choses. Cette perspective, pourtant essentielle à l’ère de l’intelligence artificielle, est pratiquement absente des méthodes courantes de conception.

S’affranchir du document

Ou, tout simplement, est-ce parce que des solutions d’utilisation facile et très souvent gratuites nous ont été offertes? Avons-nous finalement laissé à d’autres les défis de l’évolution du Web et de nos architectures de connaissances? Cette évolution était pourtant prévisible dès 2009, la nouvelle méthode de conception de sites proposée cette anné-là par la BBC dans un billet de blogue en faisant foi.

Ne plus troquer l’acquisition d’expertise pour la facilité

Je crois bien que nous avons graduellement délégué à des entreprises, par algorithmes interposés, le choix des mots et des liens définissant qui nous sommes et la régulation des flux d’information dans un espace qui n’est pourtant qu’un sous-ensemble du Web. Nous avons renoncé au contrôle sur la découverte et la recommandation dont nous disposions grâce à nos blogues, nos répertoires et même, nos collections de fils RSS — j’utilise encore la mienne!

Alors que nous concevons encore un site web comme un ensemble de documents, les acteurs de la nouvelle économie prospèrent grâce à des sites web conçus comme des plateformes de données. Ces plateformes permettent d’aller beaucoup plus loin que la publication d’information. Par exemple:

  • Trouver, réutiliser et partager des contenus par les utilisateurs et à l’interne;
  • Définir les rôles, responsabilités et règles de gouvernance relatifs à chaque ensemble de données.
  • Faciliter l’accès, de façon transversale, aux connaissances nécessaires pour la recherche de solutions et l’innovation.
  • Et, surtout, relier les métadonnées descriptives des ressources aux données d’usage résultant de l’interaction des utilisateurs avec les contenus.

Réapprendre à faire du Web

Avant de tenter de mesurer le rayonnement de contenus culturels sur les plateformes, il faudrait se demander si nous en maîtrisons les conditions, sur nos sites web et au sein de nos écosystèmes numériques.

Nous avons choisi la gratuité et la facilité des plateformes qui sont la propriété d’entreprises sachant, mieux que nous, exploiter l’information tirée des interactions avec nos contenus. Le contexte actuel de la pandémie semble avoir accentué notre dépendance envers ces services qui entretiennent notre espoir de retrouver nos publics et nos clients.

Nos sites web nous offrent pourtant toujours la possibilité de développer et d’afficher nos écosystèmes de liens et de nommer les choses qui nous rassemblent. Afin de ne pas les laisser s’atrophier, nous devrions nous en servir pour mieux représenter nos domaines d’activité, nos contenus, ainsi que nos réseaux.

Solutionnisme et inégalités: gare aux écueils de la transformation numérique

jeu de mikado
Jeu de mikado, Heurtelions [CC BY-SA], Wikimedia Commons
Le recours au « tout numérique », dans les circonstances de la crise actuelle entraînée par la pandémie, révèle de nombreuses inégalités. Qu’il s’agisse de l’enseignement à distance, de la dématérialisation des services publics ou, même, du traçage des personnes, les propositions de « solutions » tiennent généralement pour acquis que l’informatique connectée est à la portée de tout le monde. Nous devons éviter les écueils de la transformation numériques que sont le solutionnisme et la création d’inégalités numériques.

Imaginer nos propres solutions

J’ai élaboré, dans un précédent billet, sur le piège du solutionnisme technologique:  « Ce ne sont pas des plateformes numériques qui ont permis à Netflix et compagnie de bouleverser l’industrie. C’est d’avoir compris le potentiel du Web et pensé autrement l’accès, la distribution et la production de contenus audiovisuels, en osant remettre en question les modèles établis.»

Cette expression peut s’appliquer au sentiment d’urgence qui nous pousse vers le développement d’un outil avant même d’avoir défini le problème, exploré les causes possibles et analysé les systèmes sociaux et techniques.

Il ne faut pas tomber dans ce piège et nous contenter de reproduire des stratégies et des outils qui ont été conçus pour servir d’autres objectifs que les nôtres.

Internet pour réduire les inégalités

Voici quelques éléments qui favoriseraient la transformation numérique, en commençant par la condition de base:

  • Accès Internet sur tout le territoire.
  • Accès Internet à la maison (gratuit ou à coût modique).
  • Bande passante nécessaire pour l’accès de qualité à du contenu audiovisuel.
  • Ordinateur à la maison (échapper aux coûts de l’obsolescence programmée,  promouvoir les logiciels libres). Équipement en nombre suffisant pour les besoins d’une famille confinée.
  • Connaissances informatiques et habiletés numériques suffisantes (autonomie des utilisateurs, sécurité informatique, protection de la vie privée).
  • Équipement adapté et logiciels et contenus web accessibles aux personnes en situation de handicap temporaire ou permanent.
  • Service de médiation: outils d’accès –et de contribution– à la connaissance et à la culture, littératie de l’information (bibliothèques publiques, initiatives citoyennes).
  • Commerçants, fonctionnaires, profs et professionnels ayant des compétences numériques suffisantes ou les ressources nécessaires pour offrir un bon niveau de services en ligne.
  • Amélioration du niveau d’alphabétisation (compréhension des consignes d’utilisation des services en ligne et des instructions techniques).

Technologies plus simples, accessibles et durables

Dans une tribune, Jean-François Marchandise, cofondateur de la Fondation Internet nouvelle génération, partage ce constat sur le besoin de médiation numérique :

Aujourd’hui, une grande partie de l’innovation numérique repose sur un numérique de luxe. Nous allons vers des « toujours plus », adaptés à un monde en croissance éternelle et en ressources infinies…
A contrario, il va davantage falloir composer avec un numérique moins high tech, qui puisse fonctionner avec trois bouts de ficelle, de manière plus décentralisée, avec une moindre dépendance au lointain, une relocalisation des savoir-faire.

De plus, si tous les citoyens sont égaux, ne devrions-nous pas élaborer des propositions numériques en fonction du plus bas dénominateur numérique commun ?

Pilotage d’initiatives et intelligence collective

Cette pandémie devrait nous faire réaliser que nous devons changer nos méthodes de travail et prendre garde aux inégalités numériques et au solutionnisme technologique.

Si nous souhaitons tirer des apprentissages constructifs de la complexité de cette situation, nos équipes de projets doivent être interdisciplinaires et nos analyses doivent tenir compte de l’interdépendance des systèmes. Les outils de communication et de travail collaboratif peuvent faciliter la circulation des idées. Cependant, seule une réelle transformation du pilotage des initiatives numériques, vers une forme d’intelligence collective, pourrait les rendre plus efficaces et accroître leurs bénéfices.

Pour que le Québec puisse se relever le plus rapidement de cette crise, l’ensemble de la société doit participer à la création de valeur (savoir, culture, industrie). Et pour cela, il faudrait d’abord réparer la fracture numérique, faire de l’accès Internet un service public essentiel et apprendre à piloter des projets dans la complexité.

Et si le rayonnement des offres culturelles passait par de meilleurs sites web ?

Illustration du concept de pertinence dans un écosystème numérique
Concept de « pertinence », dans un écosystème numérique. GinsuText [CC BY-SA 3.0], Wikimedia Commons
Favoriser la visibilité des contenus culturels québécois en ligne n’est pas une question de technologie. Les solutions technologiques, quelles qu’elles soient, ne peuvent améliorer la qualité de l’information. À ce titre, je ne parle pas des bases de données. Leur absence de traitement documentaire adéquat est connue. Je parle du contenu de sites web que même la présence de balises Schema n’arrive pas à rendre plus exploitable par des moteurs de recherche.

Structurer l’information autour d’entités repérables

Pourtant, plus de vingt ans après la naissance du web, la conception de sites est encore largement influencée par la production de documents imprimés.  Si la forme et le design se sont adaptés aux modes et aux supports, la structure et la conception de l’information n’ont pas bougé. Nos sites sont encore conçus pour être lus par des humains.

Voici quelques éléments qui sont essentiels pour faciliter le repérage d’entités (personnes, organisations, œuvres, lieux, événements) par des moteurs de recherche et autres applications.

Un site pour être dans le web

Un site web est au centre d’un écosystème numérique. C’est une adresse où se trouve de l’information accessible selon des standards universels et ouverts. C’est également un espace de publication qui n’est pas assujetti à d’autres objectifs que ceux de son propriétaire. Constitué de pages et de documents reliés entre eux et à d’autres sites web par des hyperliens, il peut se trouver sur le parcours d’utilisateurs et de moteurs de recherche. Un site web marque l’existence d’une entité dans cette application qui opère sur l’Internet et qui s’appelle le Web.

Ne compter que sur des réseaux sociaux pour avoir une présence numérique est une pratique qui réduit le potentiel de rayonnement et de découverte de nos contenus culturels.

Une URL pour chaque offre

Le développement des moteurs évolue rapidement vers le repérage et l’interprétation d’entités nommées (noms propres ou expressions définies comme un événement) dans des données non structurées. Pour faciliter le repérage d’un événement ou d’une œuvre, il faut lui attribuer une page spécifique. Publier plusieurs offres dans la même page ne permet pas à une machine de traiter adéquatement l’information qui y est présente. L’unicité et la persistance de l’URL signalent la présence d’une entité «événement» ou «œuvre» qui est liée à l’entité organisation.

Des mots qui connectent avec des publics

L’intégration des balises du vocabulaire Schema.org permet d’identifier des types d’offres. Leur usage ne permet cependant pas aux moteurs de recherche de différencier une offre d’autres offres similaires. Ce sont alors des mots (description, titre, caractéristiques) qui peuvent générer des liens entre l’information recherchée par des utilisateurs et les données non structurées qui sont présentes dans la page web.

Le choix des mots employés est stratégique parce que ceux-ci peuvent être utilisés pour fournir une réponse plus précise à une question (et cela, tant dans le contenu d’une page que dans le balisage qui est intégré dans son code HTML). Il s’agit d’établir des connexions avec les vocabulaires et intérêts des publics cibles et de rendre le contenu indexé unique ou le distinguer d’autres contenus similaires.

Des images qui parlent et font du lien

Parmi les conditions qui facilitent le traitement de l’information par les moteurs de recherche, on ignore trop souvent celles qui concernent les images. Une page qui comprend une image sera préférée à une autre qui n’en a pas. Si des liens, dans le code HTML de la page, fournissent un accès à des fichiers contenant trois résolutions de cette image (1X1, 4X3, 16X9), le contenu sera assurément exploitable. dans des résultats de recherche et sur de petits écrans. Notez que l’optimisation des images est automatiquement prise en charge par certains systèmes de gestion de contenu et certains thèmes de  WordPress.

Nommer le fichier d’une image en utilisant des mots qui sont pertinents avec la description de son contenu en facilite l’exploitation et la gestion.

Des liens pour relier des entités nommées

Ne pas faire de liens, hors d’un site web, afin d’y retenir les internautes nuit au rayonnement. Le déploiement de liens entre les acteurs concernés par la création, production et diffusion d’un contenu culturel souligne la présence numérique de chacun. La simple présence de liens vers des sources d’information externes enrichit l’information tout en favorisant des découvertes. Par exemple, relier des entités nommées autour d’une production audiovisuelle (œuvres musicales, lieu historique, réalisatrice et d’acteurs) améliore leur potentiel d’être découvertes par des humains et des machines.

Des sites web pour construire un réseau d’hyperliens

Le rayonnement et la découverte de nos contenus culturels sur le web dépendent, avant tout, de l’organisation et de la structure de l’information sur nos sites web. Ne pas avoir son propre site, c’est ne pas faire partie du web ouvert, interopérable et de plus en plus interprétable par des machines. C’est également laisser à d’autres le soin de parler de vous. Mais, c’est surtout, renoncer aux moyens les plus simples et accessibles (vous rappellez-vous les blogolistes ou « blog roll » ?) que nous ayons pour relier les personnes, les organisations, les œuvres, les événements et les lieux, sur nos territoires et sur tout le Québec.

Mais si l’amélioration de la qualité de l’information numérique repose sur de meilleurs sites web, faudrait-il alors revoir les programmes de financement qui en excluent le développement ?

Les acteurs culturels doivent-ils devenir spécialistes de l’information numérique ?

Les fournisseurs de services web ne sont-ils pas en première ligne lorsqu’il s’agit de conseiller et de réaliser des projets pour les acteurs culturels ? La même question se pose concernant les exigences de découvrablité des programmes de financement. Où sont les compétences nécessaires pour offrir un accompagnent qui soit susceptible d’apporter des améliorations notables ?

Nécessaire mise à jour des connaissances et des programmes de formation

En l’absence de connaissances formalisées et de méthodes pédagogiques pour améliorer la littératie de l’information numérique (car c’est bien de cela dont il s’agit), le milieu culturel est laissé à lui-même. Il fait face à une variété d’interprétations, d’approches et de propositions stratégiques et technologiques dont il n’est pas en mesure d’évaluer l’exactitude, la pertinence ou le rendement potentiel.

Il serait donc urgent de réunir des représentants des domaines des sciences de l’information et des technologies numériques, des secteurs industriels et académiques,  afin de proposer une mise à jour des compétences et des formations.

Allons-nous vers une dette ou un déficit numérique ?

Dans un billet sur les enjeux des métadonnées, en culture, j’avais fait référence à la dette numérique. Fred Cavazza emploie cette expression pour qualifier les conséquences qui pèsent sur les organismes qui tardent à s’adapter adéquatement au changement.

Dette ou déficit numérique ? Cette question soulevée par un commentaire de Catalina Briceno, sur LinkedIn, est bien autre chose qu’un effet de style:

« notre dette numérique s’accroît »… j’espère que tu as raison. J’espère c’est bel et bien « une dette ». Cela sous-entendrait qu’il y a une capacité de « retour à niveau »… j’espère que ce n’est pas carrément un déficit… une perte pure… d’opportunités, de connaissances et de capacité d’action.

"Mind the gap", mise en garde en bordure du quai d'une gare ferroviaire.
Elliott Brown [CC BY 2.0], Wikimedia Commons
L’observation de Catalina met au jour un ensemble de questions qui témoignent de la complexité d’une problématique qui fait pression sur la culture et les médias depuis plus de 10 ans. Pour preuve, le sujet de ce billet sur le renouvellement du journalisme au secours des médias, n’a pas pris de rides.

Face aux pressions du changement, nous produisons des rapports et nous consultons.  Cependant, nous revenons invariablement aux solutions techniques et réglementaires qui font l’effet de la énième mise à jour d’un logiciel. Un logiciel qui ne serait plus ergonomique,  et  qui serait de moins en moins compatible avec de nouveaux usages et environnements.

Catalina faisait suite à ma publication, sur LinkedIn, concernant l’exploitation des données par les GAFA. Je souhaitais alors étayer un commentaire que j’avais partagé en appui à une perspective de Stéphane Ricoul, concernant la crise des médias.  Nous avons de trop rares occasions d’échanger des points de vue, hors de nos milieux respectifs. Je consigne ici, ma réponse à Catalina et les préoccupations qui accompagnent la plupart de mes missions.

Catalina, ce sera très probablement un déficit si nous persistons à financer des solutions de marketing (tablette, portail) pour résoudre des problématiques qui sont complexes et tranversales.

Nous nous contentons actuellement d’imiter les outils des entreprises qui, elles, ont investi dans du capital intellectuel et mis des années à développer d’autres modes de fonctionnement et de création de valeur.  Comment être aussi efficaces et attrayants (même pour nous, investisseurs boursiers), alors que notre compréhension du phénomène numérique est parcellaire et, trop souvent superficielle ?

Nous tentons de préserver une structure industrielle et des fonctionnements qui ne sont plus alignés sur nos propres ambitions économiques et sociales.  Parvenir, un jour, à encaisser les taxes des GAFAM, ne compensera pas l’absence de vision et la perte de connaissances.

Nos propres concurrences internes jouent contre nous, alors que nous faisons face à des entités unicéphales. Il faudrait élever le niveau de connaissances et élaborer une vision globale (et non sectorielle) et des actions transversales sur l’ensemble de nos activités.

Nous risquons, effectivement de faire face à un déficit numérique. Nous vivons dans une économie qui repose sur notre capacité à consommer toujours plus, et donc, à nous endetter. La dette (ou le déficit) numérique devient-elle, à nous yeux, aussi normale et naturelle que l’usage d’une carte de crédit pour contenter notre désir de bien-être ?

 

Produire des données : entre outils de marketing et bases de connaissances

La découverte optimisée pour les moteurs de recherche est-elle la  seule solution pour accroître la consommation de contenus culturels locaux ?  Sommes-nous à la recherche de nouveaux outils de marketing ou souhaitons-nous développer des bases de connaissances communes ?  Les résultats attendus à court terme, par nos programmes et partenaires  sectoriels, pèsent sur les choix qui orientent nos actions.

Google, je cherche un bon film à regarder

 

La découverte optimisée pour les moteurs de recherche

Google poursuit son évolution pour devenir notre principale interface d’accès à la connaissance. La tendance zéro clic est une  forme de désintermédiation des répertoires qui est similaire à celle que connaissent les sites des médias. Il y a quelques années que les réseaux de veille prédisent la transition des moteurs de recherche vers des moteurs de réponse.

Alors, est-il stratégique de baliser nos pages web avec des métadonnées (aussi appelées données structurées) pour que des machines comprennent et utilisent nos contenus dans leurs fiches de réponse ?

Améliorer le potentiel d’une information d’être repérée et interprétée par un agent automatisé est une bonne pratique à intégrer dans toute conception web, au même titre que le référencement de site web. Mais se contenter de baliser des pages  pour les seules fins de marketing et de visibilité n’est pas stratégique. Voici pourquoi:

  • Architecture de l’information conçue pour servir des intérêts économiques et culturels spécifiques.
  • Aucun contrôle sur le développement de la base de connaissances.
  • Uniformité de la présentation de l’information, quel que soit le pays ou la culture.
  • Modèle et vocabulaire descriptifs simples, mais adaptés à des offres commerciales (une bibliothèque publique est une entreprise locale).
  • Le moteur de recherche n’utilise que certains éléments du vocabulaire Schema.org et modifie son traitement des balises au gré de ses objectifs commerciaux (voir ce billet sur les mythes et réalité de la découvrabilité).

Des données pour générer de la connaissance

Les plans de marketing et de promotion ont des effets à court terme, mais ponctuels, sur la découverte. Cependant, nous devons parallèlement développer les expertises nécessaires pour concevoir de nouveaux systèmes de mise en valeur des offres culturelles et de recommandation qui répondent à nos propres objectifs. Ne pas également prioriser cette avenue, c’est accumuler une dette numérique et  accroître notre dépendance envers les plateformes et tout promoteur de solution.

Comme je l’ai souligné en conclusion d’un billet rédigé lors de recherches sur la découvrabilité et la « knowledge card » de Google, « , apprendre à documenter des contenus sous  forme de données est  une étape  vers le dévelopement de « nos propres outils de découverte, de recommandation et de reconnaissance de ceux qui ont contribué à la création et à la production d’œuvres. »

Pour cela, il faut élaborer collectivement nos propres stratégies pour faire connaître le contenu de répertoires et  rejoindre de nouveaux publics. Nous serions, alors, en mesure de concevoir des moyens  non intrusifs pour collecter l’information qui permet de comprendre la consommation culturelle.

Adopter une méthode de travail pour une réflexion stratégique

Concevoir et réaliser des projets autour de données liées (ouvertes ou non) demande un long temps de réflexion et d’échanges de connaissances entre des acteurs qui ont des perspectives différentes. L’initiative de la Cinémathèque québécoise peut être citée comme un excellent exemple de transformation organisationnelle par l’adoption d’une nouvelle méthode de travail.  Marina Gallet pilote ce projet qui vise à formaliser les savoirs communs du cinéma en données ouvertes et liées.  Elle a gracieusement partagé cette expérience lors de la dernière édition du Colloque sur le web sémantique.

Représentation de la diversité culturelle et linguistique

Il existe de nombreuses façons de décrire les oeuvres d’un album de musique ou un spectacle de danse. Pour représenter ces descriptions sous forme de données, il existe des modèles et vocabulaires pour différentes missions et utilisateurs.  Une part grandissante de ces vocabulaires est en données ouvertes et liées. Ces descriptions ne sont pas toujours structurées ou conformes aux standards du web, mais leur diversité est essentielle à la richesse de l’information. Il est vital que les vocabulaires utilisés pour décrire des offres et des contenus soient en français pour que la francophonie soit présente dans le web des données et qu’elle soit prise en compte par les systèmes intelligents.

Le Réseau canadien d’information sur le patrimoine annonçait ce printemps, la réalisation de la version française de référentiels en données ouvertes et liées. Philippe Michon, analyse pour le RCIP, explique comment ces référentiels essentiels au patrimoine culturel seront rendus disponibles en données ouvertes et liées.

Recherche augmentée: découverte selon les goût et l’expérience recherchée

Il faut cesser de reproduire des  interfaces et modes d’accès aux répertoires qui sont dépassés. On ne peut cependant améliorer la découverte sans investir le temps et les efforts nécessaires pour sortir de nos vieilles habitudes de conception.

Nos interfaces de recherche sont devenues obsolètes dès l’arrivée du champ unique des premiers moteurs de recherche. Nos stratégies de marketing de contenu pour le référencement de pages web  aident les moteurs de recherche à répondre à des questions, mais  effacent les spécificités en uniformisant l’architecture de l’information.

L’information qui décrit nos productions culturelles et artistiques est trop souvent limitée à des données factuelles. Il faut annoter des descriptions avec des attributs et caractéristiques riches et orientés vers divers publics et usages. Des outils d’analyse et de recommandation peuvent ainsi fournir de l’information ayant une plus grande valeur. Il ne faudrait pas espérer refiler ce travail à des intelligences artificielles: l’indexation automatique ne produira pas nécessairement des métadonnées utiles et pertinentes pour une stratégie de valorisation. De plus, il ne faut pas sous estimer la valeur que l’expérience humaine (éditorialisation, sélection, critique, mise en contexte) apporte à des services qui jouent un rôle prescripteur.

Soutenir le dévelopement de bases de données en graphes

La mise en valeur de répertoires et collections, ainsi que des actifs informationnels (textes, images, sons) d’organisations ne devrait plus reposer sur des bases de données classiques.  Les bases de données en graphes permettent de raisonner sur des données et de générer de la connaissance , en faisant des liens, à l’image de la pensée humaine:

Quelle est le parfum de glace préféré des personnes [qui] dégustent régulièrement des expresso, mais [qui] détestent les choux de Bruxelles ? Une base de donnée Graph peut vous le dire. Comment ? Avec des données de qualité, les bases de données Graph permettent de modéliser les données et de les stocker de la manière dont nous pensons et raisonnons dans le monde réel.

Ceci est tiré d’un bon article de vulgarisation sur les bases de données en graphe.

Choisir des méthodes de travail adaptées aux projets collectifs

Pour qu’un écosystème diversifié de connaissances (multidisciplinaire, multi acteurs) soit durable, il doit reposer sur la distribution des fonctions de production et de réutilisation des données entre des partenaires.  Il faut aussi réunir des initiatives collectives dans une démarche où le développement de connaissances et l’expérimentation ne sont pas relégués au second plan par des intérêts individuels ou commerciaux. Enfin, il faut élaborer et adopter de nouvelles méthodes de travail pour des projets collectifs.

Je reviendrai bientôt sur les éléments nécessaire pour la gestion participative d’une base de connaissances commune.

Architectures et bases de connaissances

Définir les finalités et les modalités des projets de liage de données est un long cheminement qui demande des apprentissages, des efforts concertés et du temps. Nos programmes devraient  être revus.  Mettre en place les conditions de réussite d’un projet collectif est un projet en soi. Il faut tenir compte d’un cadre de formation, d’une nouvelle méthode de travail et d’une progression dans la durée. Exiger des résultats à court terme oriente les projets vers des « solutions » et laisse peu de place à la remise en question des habitudes.

Nos initiatives doivent être conjuguées pour élaborer une architecture commune  de la connaissance.  Parce qu’elle sort du cadre de nos actions habituelles, c’est une avenue qui offre plus de potentiel, à plusieurs titres, que des stratégies de visibilité et de marketing.

Données d’usage et usage des données: une étude et un souhait

Comment encadrer l’exploitation des données des internautes canadiens sur les plateformes de diffusion de contenus culturels alors que nous peinons à comprendre leur fonctionnement ?

Comprendre ce qu’il se passe

À titre d’exemple,  contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas nos données qui ont le plus de valeur, c’est ce qu’en font les plateformes. L’analyse des données issues de nos interactions sociales et de notre utilisation des contenus leur permet de faire du ciblage comportemental et tout en développant une meilleure compréhension des produits et services à concevoir. Plus les données qui décrivent des contenus sont riches et détaillées, plus il devient alors possible d’identifier des caractéristiques susceptibles d’expliquer la relation entre l’utilisateur et le contenu. Pour cette raison, le croisement des données personnelles d’acheteurs de billets de spectacle avec une description d’offre limitée à un titre et une catégorie apportera peu d’éclairage sur les goûts, la motivation ou l’expérience recherchée.

Croisement de données descriptives et données d'usage.

C’est donc en pensant au besoin, pour les différents acteurs concernés, de développer une compréhension commune des enjeux que Destiny Tchehouali et moi avons rédigé une étude, commanditée par la Coalition pour la culture et les médias (CCM). Professeur et chercheur en communication internationale, à l’UQAM, Destiny est président du conseil d’administration d’ISOC Québec, organisme dont je fais également partie à titre d’administratrice.

Intitulée « Données d’usage et usage des données à l’ère des plateformes », cette étude à été réalisée dans le contexte de l’examen du cadre législatif de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes. Elle dresse un état des lieux des principaux enjeux et défis liés à l’accès, à l’utilisation et à la gouvernance des données d’usages des plateformes de diffusion culturelle. Pour conclure, nous avons dégagé des pistes de recommandations pour un meilleur encadrement de l’utilisation des données:

  • Souveraineté numérique et responsabilité en matière d’accès et de collecte des données d’intérêt public
  • Concurrence, innovation et accès aux services
  • Neutralité d’Internet
  • Découvrabilité du contenu canadien et promotion de la diversité des expressions culturelles

Mieux apprendre un sujet complexe

Participer à cette étude m’a permis de constater, une fois de plus, la nécessité,  pour tous les acteurs du domaine culturel et tous ceux qui participent à l’élaboration de politiques publiques, de maîtriser des connaissances qui sont fondamentales pour rattraper notre retard numérique. Je ne fais pas référence à des outils et usages qui peuvent être enseignés au cours de sessions d’information. Je fais plutôt le souhait d’un programme avec une approche intégrée des volets stratégiques, technologiques, cognitifs et organisationnels  de l’information dans un monde numérique.

Projets de données: quel impact sur la transition numérique en culture ?

Salle de réunion

Dans la foulée des programmes de financement en culture, rares sont les propositions qui ne s’appuient pas sur la production ou l’exploitation de données. Nous devrions nous réjouir de la multiplication de telles initiatives car elles témoignent de la transformation progressive des modèles de pensée et des usages.

Cependant, deux constats témoignent d’une méconnaissance des conditions techniques et méthodologiques de cette transformation : de nouveaux concepts ne sont pas maîtrisés et la persistance de vieux modèles de gestion bloque la  transformation des organisations.

Voici des types de propositions, autour des données qui, sous certaines conditions, sont les plus susceptibles de favoriser la transition numérique des acteurs et des organismes culturels.

Schema.org: se représenter sous forme de métadonnées

Voici un exemple d’usage de ce que Google appelle « données structurées« . Il s’agit, en  fait, des métadonnées utilisées pour décrire des offres afin qu’elles soient interprétées par des systèmes automatisés. Le site de Patrick Watson,  musicien montréalais, contient les métadonnées décrivant les lieux , dates et salles où il se produit en concert.  Google proposera ses représentations lors de recherches sur l’artiste ou d’une simple question posée au moteur de recherche. Cette semaine, les utilisateurs géolocalisés près de certaines villes européennes se feront proposer des spectacles de M. Watson. Les offres apparaîtront en décembre pour les utilisateurs  du Québec et de l’Ontario.

Cette technique qui vise à améliorer la découvrabilité des offres est, à présent, incontournable. Rater le test des données structurées , pour un événement ou un produit culturel, c’est dépendre uniquement d’activités de promotion pour être proposé à un public. Et c’est également ne pas rentabiliser un investissement dans un site Internet.  Cependant, si celui-ci n’est plus une destination principale pour les internautes, il est un point de référence essentiel pour la validation de l’identité numérique.

Impact: culture de la donnée et identité numérique

Apprendre à indexer une offre (la représenter à l’aide de métadonnées) permet à chacun de développer sa littératie numérique ainsi qu’une culture de la donnée. Une bonne initiative viserait à former et à équiper les acteurs culturels afin qu’ils définissent eux-mêmes les données qui les concernent et qu’ils intègrent cette pratique à leurs processus et stratégies. Confier à d’autres le soin de décider de la façon de se représenter n’est ni formateur et ni stratégique.

Une description d’offres personnalisée et éloquente requiert cependant une bonne connaissance des principes d’indexation et de la structure logique du modèle Schema.org. Ce sont des compétences que des bibliothécaires et spécialistes de la documentation pourraient aider à développer auprès des acteurs du milieu culturel et artistique et des agences web.

Données ouvertes: développer une vision sur les données et leurs usages

Les données ouvertes ne constituent pas une technologie mais un moyen de mise à disposition de données selon des licences d’utilisation spécifiques. Libérer des données est, en soi, un projet auquel on doit accorder les ressources et le temps nécessaires pour produire un jeu de données répondant à des besoins. Les fichiers de données ouvertes peuvent être décrits à l’aide de métadonnées Schema. Ceci ne rend cependant pas  les données qui y sont contenues, accessibles et interprétables par des moteurs de recherche.

Impact: interdisciplinarité et orientation utilisateurs

La libération de données facilite la réutilisation des données de collections, catalogues ou fonds documentaires dans le cadre de la stratégie de visibilité et diffusion d’un organisme culturel. C’est un projet qui peut transformer des pratiques et des processus de façon durable, à la condition d’adopter une nouvelle méthode de travail collaboratif et de gouvernance de données. NordOuvert, un organisme a conçu une trousse d’outils maison pour données ouvertes pour le gouvernement canadien.

Données ouvertes et liées :  capitaliser sur des actifs numériques

Un musée pourrait décrire ses événements pour des moteurs de recherche, avec des métadonnées Schema.org. Mais serait-il pertinent de documenter ainsi tous les éléments d’une collection ? Cette question peut faire débat pour diverses raisons. Le modèle descriptif des moteurs de recherche répond à leurs propres objectifs stratégiques. Le risque encouru est l’effacement de la diversité des perspectives au profit d’un modèle uniforme et d’une certaine vision du monde. Il est également souhaitable, pour un état, de minimiser sa  dépendance à l’un des plus puissants acteurs du numérique pour l’organisation des données de la culture et du patrimoine. C’est pour ces raisons que plusieurs initiatives de données ouvertes et liées ont émergé depuis plusieurs années, à travers le monde.

Le terme « données ouvertes et liées » désigne des données qui sont ouvertes et qui peuvent être  interprétées et liées entre elles par des humains et des machines si elles sont exprimées et publiées selon les standards du web. Faire un projet de données liées est très exigeant, en ressources,  en expertises et, surtout, en temps. Ce sont des activités qui peuvent se dérouler sur plusieurs années afin de s’assurer de la cohérence des modèles de données et des liens.

Impact: responsabilisation et pouvoir d’agir sur les données

Malgré sa complexité, une véritable initiative de données ouvertes et liées peut amener une organisation à passer d’une gestion de projet centralisée à une véritable démarche collaborative, à l’interne et avec des partenaires. La transition numérique repose sur une profonde transformation des modes de gestion de l’information. Une solution issue d’un travail collaboratif a plus de chances de produire des résultats satisfaisants et durables pour tous qu’un projet classique. La production de données devient alors une responsabilité distribuée au sein d’une organisation et, par extension, au sein de son écosystème.

On ne saurait parler de production de données sans mentionner le nombre croissant d’initiatives s’appuyant sur l’infrastructure de Wikidata pour exposer des données ouvertes et liées.  Art Institute of Chicago est une des institutions ayant récemment ajouté les données de ses collections et plus de 52 000 images d’oeuvres en licence Creative Commons 0 (domaine public). Cette institution, comme tant d’autres, sort du périmètre habituel de sa stratégie de développement de publics pour expérimenter d’autres formes de circulation de l’information.

Transition: de projets à initiatives

Une initiative de données structurées, ouvertes ou liées constitue une opportunité pour une véritable transition numérique. Comme l’affirme un chercheur du MIT Media Lab dans un billet sur la nécessité de développer une littératie de la donnée: «You don’t need a data scientist, you need a data culture » :

  • Leadership: priorise et investit dans la collecte, la gestion et l’analyse de données / la production de connaissances.
  • Leadership: priorise une littératie de la donnée créative pour l’ensemble de l’entreprise, et pas seulement pour les technologies de l’information et la statistique.
  • Membres du personnel: encouragés et aidés à accéder aux données de l’organisation, à les combiner et à en tirer des conclusions.
  • Membres du personnel: savent reconnaître les données. Ils proposent des façons créatives pour utiliser les données de l’organisation afin de résoudre des problèmes, prendre des décisions et élaborer des narratifs. (traduction libre)

Ce ne sont donc ni une mise à niveau technologique, ni l’acquisition de nouveaux usages qui opéreront cette transformation.  C’est plutôt l’adoption de nouveaux modes de gestion de l’information: la décentralisation des prises de décision, l’abolition des silos organisationnels et la mise en commun de données. Pour demeurer pertinents dans un contexte numérique, nous ne pouvons faire autrement que d’expérimenter des méthodes collaboratives. Nous pouvons réussir à plusieurs ce qu’il est trop périlleux d’entreprendre individuellement. Soutenir des initiatives de données sans s’engager dans cette voie limiterait considérablement l’impact des investissements en culture.

Web sémantique: de choc culturel à transformation numérique

 

Transformation numérique: de réseau centralisé à décentralisé, puis distribué.
Par Aleixmateuc [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], de Wikimedia Commons
On ne passe pas des silos de bases de données classiques aux graphes de données liées sans remettre en question des méthodes de travail et des habitudes. Par les changements qu’il entraîne, un premier projet web sémantique constitue un choc culturel, un environnement d’apprentissage et, au final, une véritable transformation numérique pour toute forme d’organisation.

C’est que nous avons pu constater au fil des présentations de la troisième édition du Colloque sur le web sémantique au Québec. Quelle que soit la nature de la problématique, du projet et du secteur d’activité considéré, tous les conférenciers ont fait état de changements nécessaires pour profiter des avantages du web de données.

Ces changements se manifestent à plusieurs niveaux: technologique, organisationnel, culturel, professionnel et structurel.

De fragmentation à intégration

Changement technologique – Le web sémantique permet de fournir des solutions aux problèmes d’interopérabilité des systèmes en affranchissant les données des environnements matériels et logiciels ne favorisant pas les interconnexions. Il devient donc essentiel, pour les professionnels de l’informatique, de se familiariser avec les graphes de données liées et d’adopter des standards ouverts qui permettent de sortir les données des silos des bases de données classiques. Ces nouvelles connaissances sont nécessaires à l’accompagnement des autres secteurs métiers et à ce que le service informatique contribue à l’élaboration d’une définition partagée des normes, règles et processus pour la qualité des données.

▷ Pour aller plus loin: démonstration très accessible des limites de  la base de données classique et des possibilités qu’offre le graphe de données liées pour le traitement des connaissances, par Gautier Poupeau, architecte de données à l’Institut national de l’audiovisuel (INA), France.

De centralisation à distribution

Changement organisationnel – Un projet de données liées (ou ouvertes et liées) est une démarche interdisciplinaire et collaborative. À l’image du Web, qui ne se développe pas de façon centralisée mais distribuée, la qualité des données devrait être une responsabilité partagée par toutes les fonctions d’une organisation.

Pour avoir des données et métadonnées utiles, il faut améliorer les compétences des personnes qui les produisent par l’apprentissage des bonnes pratiques — comme l’usage de référentiels communs pour catégoriser des documents et l’utilisation d’outils qui favorisent l’accessibilité et le partage de données. Ceci implique également, une maîtrise du cycle de vie des données (création/collecte, traitement, analyse, conservation, accès, réutilisation) par tous les services.

Dans cette même perspective, la résilience et les bons résultats d’un projet de données liées se fondent sur de nouvelles méthodes de travail qui visent la décentralisation des décisions relatives à l’identification des problématiques, à la priorisation des projets et à la proposition de solutions. C’est une étape clé vers l’adoption de systèmes distribués et de modes de direction et d’action plus agiles et plus propices à l’innovation que les structures hiérarchiques.

▷ Pour aller plus loin: conférence de Diane Mercier, docteure en sciences de l’information, sur le web sémantique et la maturité informationnelle de l’organisation (2016). Après une véritable transformation numérique, la prise en charge de la qualité des données n’est plus uniquement du ressort de l’informatique, mais de tous les métiers et la gouvernance des données n’est plus fragmentée, mais globale.

D’uniformisation à harmonisation

Changement culturel – Lorsque différents acteurs internes et externes sont appelés à contribuer à la production de données liées, il n’est pas rare d’assister à une confrontation des savoirs, des perspectives et des vocabulaires utilisés. Pourtant, dans un projet de données liées, plusieurs modèles, standards et vocabulaires peuvent cohabiter dans un même système pour autant que ceux-ci soient conformes aux normes techniques du web sémantique. Il ne s’agit pas d’uniformiser les façons de décrire des ressources, mais de normaliser les référentiels pour les rendre interopérables, la diversité des perspectives venant alors enrichir la connaissance que nous avons de ces ressources.

Il est d’autant plus important d’accueillir cette diversité des pratiques descriptives que, dans divers domaines allant de la muséologie aux administrations publiques, nous sommes amenés à prendre conscience des biais culturels véhiculés par les différents modèles de représentation et de classification en usage au sein des organisations.

▷ Pour aller plus loin: exemple d’ONOMA, un projet du Ministère de la Culture et de la Communication (France) visant à lier les différents référentiels qui décrivent des auteurs, créateurs, producteurs et personnalités intervenant dans le cycle de vie d’un bien culturel. Une démarche d’harmonisation similaire peut être mise en œuvre dans bien d’autres domaines.

De technocentrisme à interdisciplinarité

Changement professionnel – Comment des spécialistes des TI et des sciences de la donnée peuvent-ils travailler sur le traitement de la connaissance d’un domaine hors de leur champ de compétences? Un projet web sémantique comporte des défis de nature technique et conceptuelle pour lesquelles il est impératif de rassembler une diversité de perspectives et d’expertises. Notamment, en ce qui a trait à l’organisation et au traitement de l’information, comme l’indexation de documents, la modélisation des connaissances ou la linguistique.

▷ Pour aller plus loin: billet de Fred Cavazza, spécialiste des transformations numériques, sur le rôle central des experts métiers dans des projets de traitement de données, dont des systèmes d’intelligence artificielle.

Du court terme au long terme

Changement structurel – Les programmes qui soutiennent organismes et secteurs d’activité sont généralement orientés vers l’atteinte de résultats à court terme. Or, il ne faut pas attendre de résultats immédiats de projet de données liées. Il y a donc peu d’incitatifs, pour les organisations, à réaliser des projets leur permettant d’entrer dans l’économie de la connaissance. Pour ce faire, il faut adapter les politiques et programmes afin d’encourager les investissements à moyen et long termes. Ceux-ci donneront lieu à des initiatives telles que des preuves de concept ou des prototypes, préalables nécessaires de projets plus ambitieux.

▷ En résumé – Le web sémantique ne constitue pas uniquement une évolution technologique mais avant tout une transformation profonde des modes de gestion de l’information et de gouvernance des données. Il nécessite la mise en place de nouvelles façons de travailler, tant pour la décentralisation des prises de décision que pour l’abolition des silos informationnels et la mise en commun de l’information.

Transformation pour un monde numérique

Le web sémantique nous amène à envisager le numérique comme un écosystème d’acteurs métiers et de moyens technologiques interdépendants. Contrairement aux projets informatiques « traditionnels », il nécessite l’aménagement d’un environnement d’apprentissage collaboratif et de conversations transversales dans l’organisation. Sa finalité est de faire émerger l’intelligence collective permettant de produire de la connaissance et non de développer des systèmes.

Découvrabilité et métadonnées: nous sommes nuls en documentation de contenu

La documentation des contenus devient un enjeu prioritaire quand des moteurs de recherche deviennent moteurs de réponses et de suggestions. Surtout dans le domaine des arts et de la culture.  Curieusement,  nombreuses sont les initiatives qui font dans le dilettantisme en matière d’information numérisée. Car le problème est bien d’ordre documentaire.  Petite mise en perspective à la lumière de l’actualité.

Comment nettoyer les écuries d'Augias par Christian Fauré
Comment nettoyer les écuries d’Augias, par Christian Fauré (via Gautier Poupeau, lespetitescases.net)

« From search to suggest» (Eric Schmidt, Google)

Les ventes d’enceintes acoustiques intelligentes (smart speakers) dépassent celles d’autres équipements électroniques  comme les casques de réalité  virtuelle ou les vêtements  connectés. Les grandes plateformes et leurs partenaires (de nombreux manufacturiers d’enceintes acoustiques) se livrent à une concurrence effrénée, enchaînant les itérations afin de lancer et tester de nouveaux modèles.

/…/ smart speakers have become the fastest growing consumer technology in recent times, surpassing market share gains of AR, VR and even wearables.
Smart speakers are now the fastest-growing consumer technology

Depuis peu, certains constatent que ce sont des applications et des algorithmes qui nous pointent ce que nous devrions voir ou écouter.

/…/ how consumer power can meaningfully express itself within the “Suggest” paradigm, if consumer power will continue to exist at all. If the Amazon Echo, Google Home, or whatever else that comes down the pike becomes the primary way of consuming podcasts, the radio, or music, what does the user pathway of selecting what to listen look like? How are those user journeys structured, how can they be designed to push you in certain ways? (The “Power of the Default,” by the way, is a very real thing.) How would discovery work? Which is to say, how does the market look like? Where and how does the consumer make choices? What would choice even mean?
If podcasts and radio move to smart speakers, who will be directing us what to listen to?

C’est un constat que partagent plusieurs observateurs des changements qui sont à l’oeuvre dans le web , notamment chez ceux dont la puissance s’est établie sur l’indexation et le classement de l’information. Laurent Frisch, directeur du numérique de Radio France, est l’un de ces observateurs.

Dans tous les cas, la problématique des assistants vocaux est de passer d’un monde où on pouvait faire des recherches mises en ordre par des algorithmes, nous laissant le choix de cliquer sur le résultat de notre choix, à un monde dans lequel les besoins seront anticipés avec la proposition d’une réponse unique. Il faut donc que lorsque nous avons la bonne réponse, nous puissions être trouvés et écoutés au bon moment. C’est très compliqué, c’est nouveau pour tout le monde. Les radios ont un atout : elles partent avec un temps d’avance puisqu’elles ont une matière première. Par contre, ça ne veut pas dire que ce sera automatique. Il y aura des challenges, notamment pour réussir à être des réponses pour ces assistants vocaux.
La radio en 2018 vue par Laurent Frisch

Penser/Classer (George Perec)

Nous avons un problème: nous avons abandonné l’indexation et le classement de nos ressources à des bases de données qui ne sont pas conçues pour être interopérables avec d’autres systèmes et à des spécialistes des technologies qui n’ont ni les compétences en documentation, ni les connaissances du domaine (ontologies, taxonomie).

Nous avons cessé d’investir temps et ressources dans la documentation de nos contenus lorsque la micro informatique est entrée dans nos organisations. Nous nous sommes fiés à des structures proposées par des programmeurs guidés par leurs propres objectifs et compréhension pour créer des métadonnées et des systèmes de classement. Ces systèmes nous interdisent toute visibilité sur nos contenus, collections et répertoires et toute possibilité de lier nos données aux autres données mondiales afin que nos contenus demeurent pertinents et génèrent de  la connaissance.

Les enjeux de la découvrabilité, les métadonnées propriétaires et non standards,  ainsi que la faible qualité des données sont avant tout un problème documentaire du à l’ignorance ou au rejet de méthodes et normes qui, pourtant, existent et évoluent. Ce problème ne pourra être  résolu que si nos stratégies numériques, ainsi que nos institutions d’enseignement,  passent d’une vision technocentriste à une vision systémique du numérique.  Concrètement, cela implique l’ajout de la littératie de l’information (de quoi est faite l’information numérisée et comment circule-t-elle) aux programmes de formation, l’adoption de normes pour l’acquisition et le développement d’applications et l’inclusion des compétences en sciences de l’information à toute démarche autour des données.

Comme l’a si clairement expliqué Fabienne Cabado , directrice générale du Regroupement québécois de la danse, dans un récent billet, c’est notre modèle de pensée et nos réflexes qu’il faut changer.

/…/le virage numérique ne consiste pas à numériser nos archives ni à produire les plateformes les plus grandioses, mais plutôt à transformer nos manières de regarder le monde, de le penser, de le construire et d’y évoluer. Ils l’ont dit et répété: l’innovation réside avant tout dans l’adoption d’une pensée systémique.
Perspectives numériques

En attendant  que nos leaders prennent la mesure du problème et apprennent à se servir d’autres solutions que celles auxquelles ils sont habitués, il est encourageant de constater le cheminement des idées et leur assimilation par les têtes pensantes du secteur culturel.

Que faire pour multiplier l’impact des initiatives numériques ?

Comment multiplier la portée des programmes de soutien à la transformation des organisations dans un contexte numérique ? En favorisant des initiatives qui ont pour objectifs des résultats  durables et transmissibles à d’autres individus, organismes ou secteurs d’activités.

Ceux qui tirent la plus grande partie des bénéfices d’une économie numérique sont ceux qui en maîtrisent les concepts clés (collecte de données, organisation et classification de l’information, traitement algorithmique) et qui prennent les moyens pour profiter du réseau (contenu généré par les utilisateurs, mobilisation de capital intellectuel).  Nous ne pouvons cependant pas tenter d’imiter des modèles qui ont nécessité des investissements colossaux et qui, après des années d’expérimentation, constituent des entités aussi riches et puissantes que des états. Mais nous ne devons pas non plus demeurer des fournisseurs de données et de contenus.

C’est pourquoi des programmes d’aide à la transformation numérique et à l’innovation, quel que soit le secteur d’activité, devraient permettre d’accroître de manière plus efficace nos connaissances en matière d’information numérisée , et de favoriser la collaboration entre organismes pour concevoir et expérimenter d’autres modèles de création de valeur.

Voici 3 notions qui sont essentielles pour sortir des vieux modèles :

1 – L’information avant les moyens technologiques

Découvrabilité, métadonnées, mise en commun de données, diffusion de contenu: bien avant d’être du développement logiciel ou la mise en place d’infrastructures, c’est un travail sur la définition et l’application de principes de traitement et d’organisation de l’information.

Découvrabilité dans le web des données

La mise en nombres binaires de l’information (soit des suites de 1 et de 0 qui représentent des caractères, puis des mots) est ce qui rend son traitement et sa transmission possibles par des machines. Par contre, pour que cette information numérisée puisse être repérable, « comprise » et exploitable par des machines qui sont, à présent, en quête de sens, il faut :

  • Décrire les données pour qu’elles soient lisibles et utilisables pour des machines.
  • Publier les données dans le web selon les standards du W3C pour les données ouvertes et liées (Linked Open Data).

De plus, pour rendre cette information découvrable dans le web, il faut préalablement réaliser une étape essentielle:

  • Libérer les données qui décrivent des ressources (contenus culturels, patrimoine vivant et immatériel, produits, services, etc.).

2 – Les données comme actif plutôt que matière première

Nous souhaitons que les moteurs de recherche et autres types de technologie utilisés pour ratisser le web repèrent les données qui décrivent nos contenus, produits et services.  Or, nous persistons à considérer la donnée comme une ressource alors que dans une économie numérique, il s’agit d’un actif. Cette nuance est extrêmement importante puisque cette ressource n’a de valeur que si elle est rare. Nous pourrions, par exemple, avoir à payer pour obtenir les données qui décrivent les titres d’un répertoire musical. Cependant, les données ne seraient donc pas repérables et accessibles pour les humains et les machines.

Considérer les données comme un actif permet de capitaliser sur la valeur de l’information qu’elles permettent de générer et sur le potentiel de découvrabilité qu’elles accordent aux contenus qu’elles décrivent.

3 – Travailler ensemble autour des données

Collaborer au sein d’une même organisation, à travers les disciplines ou entre organismes favorise l’émergence d’idées novatrices et permet de surmonter des problématiques complexes. Travailler sur des données en diversifiant les perspectives permet de générer de l’information utile pour divers objectifs, domaines d’activité et types d’utilisateurs. C’est pourquoi des initiatives qui sont mises en oeuvre par des équipes pluridisciplinaires ont de meilleures chances de succès.

Travailler ensemble sur la valorisation ou la mise en commun de données, que ce soit au sein d’un même organisme ou en partenariat avec d’autres organisations, requiert l’adoption de véritables méthodes collaboratives, notamment, pour que des enjeux relatifs à la gestion des données  et au processus décisionnel ne viennent faire obstacle à l’atteinte des objectifs.  En s’éloignant  des dynamiques de contrôle et de subordination habituelles, il est possible d’instaurer un climat de confiance et la cohésion nécessaires à un travail collaboratif.

Un vrai modèle collaboratif n’est pas centralisateur: chacun des contributeurs d’un système de traitement ou de mutualisation de données est responsable de leur production et de leur qualité.. Ceci a pour effet d’assurer une gouvernance équilibrée du système  et le transfert et développement de compétences au sein de chacune des organisations.

Pour cela, il faut apprendre à élaborer des démarches de projets qui fédèrent les participants autour d’un objectif commun tout en reconnaissant les bénéfices individuels et les limites de chacun. Ainsi, les initiatives et projets peuvent profiter du partage de connaissances au sein de réseaux internes et externes.

Pas d’évolution numérique sans maturité informationnelle

Voici la démarche des 5 étoiles du web des données, tel que conçue  par Tim Berners-Lee et soutenu par les recommandations du W3C.

∗ Rendez vos données disponibles sur le Web (quel que soit leur format) en utilisant une licence ouverte.
** Rendez-les disponibles sous forme de données structurées (p. ex., en format Excel plutôt que sous forme d’image numérisée d’un tableau).
*** Utilisez des formats non exclusifs (p. ex., CSV plutôt que Excel).
**** Utilisez des URI pour identifier vos données afin que les autres utilisateurs puissent pointer vers elles.
***** Reliez vos données à d’autres données pour fournir un contexte. (Cote de degré d’ouverture des données, Gouvernement ouvert, Canada).

Les 5 étoiles des données ouvertes et liées

 

Voici l’échelle de la maturité informationnelle des organisations, telle qu’illustrée par Diane Mercier dans le cadre de sa thèse doctorale sur le web sémantique et la maturité informationnelle des organisations.

Thèse doctorale et références : Web sémantique et maturité organisationnelle sur Zotero. 

Schéma de la maturité informationnelle des organisations

Ces deux modèles participent de la même démarche graduelle et progressive vers l’ouverture et la participation, grâce à l’adoption de principes communs. C’est cette transformation que  des initiatives numériques devraient permettre d’amorcer pour le bénéfice d’organismes et entreprises et, plus largement, pour la résilience d’un secteur d’activité ou d’un écosystème.